Français | عربي | English

Accueil du site > Bibliothèque islamique > Sheikh Muhammad Zakariyyâ Kandahlawî > Aap Béti > 04. Graines d’orgueil
Aap Béti

Graines d’orgueil

mardi 13 mars 2007

Cet épisode eut lieu lorsque j’avais huit ans, quelques temps après la mort du Sheikh Al-Gangohî [1], alors que mon père avait commencé à enseigner dans la Khanqah [2] de Gangoh même. À l’époque, elle était fréquentée par environ quatre-vingts enfants. Il y avait parmi eux des enfants qui étudiaient Qâ`ida Baghdadi [3] et ceux qui étudiaient la Hamâsah [4], la Hidâyah [5], etc. Mon père et mon oncle enseignaient aux étudiants des niveaux supérieurs qui eux-mêmes étaient responsables de l’enseignement des élèves des niveaux inférieurs. Ils devaient ainsi à la fois étudier et enseigner sous la surveillance de mon père.

Mon père dirigeait généralement les prières à la mosquée de la Khanqah. Un jour alors que la prière de Dhohr venait de commencer, j’essayai d’atteindre le coin du mur de ma main pour m’y hisser mais je n’y arrivai pas. Un certain Molvi Saghir Ahmed faisait ses ablutions à ce moment là (Je ne sais pas s’il est encore en vie. À l’époque il était étudiant et venait de Gangoh. Plus tard, il s’installa à Bombay et devint l’un des enseignants les plus connus là bas). Ce Molvi Saghir, par amour et voulant me rendre service alors qu’il avait fini ses ablutions, me souleva rapidement pour me poser sur le mur alors que ceux qui priaient en congrégation venaient à peine de s’incliner. Le fait qu’il m’aide dans mon effort me rendit fou de rage. Lorsqu’il se prosterna avec le reste de la congrégation, je le frappai fort dans le dos. Il n’eut pas vraiment mal mais un grand bruit retentit dans la salle. Immédiatement après la prière, l’enquête commença alors que tout le monde était regroupé dans la cour, sous le figuier, devant la dernière demeure du Sheikh Al-Gangohî.

Toute l’enquête, qui se fit devant mon père, provoqua ma plus grande crainte. Il s’agissait d’élucider qui avait infligé le coup et qui l’avait reçu. De peur, personne ne parla. Après une dizaine de minutes, voyant que nous ne répondions pas, il dit : « Bien, nous sommes en train de perdre le temps du cours. Après la classe, je ne vous laisserai aucun répit jusqu’à ce que j’obtienne la vérité. »

Après la prière de `Asr, l’enquête reprit afin de comprendre ce qui s’était passé. Une fois de plus, nous ne répondîmes pas aux questions de mon père. Mon père dit alors : « Vous ne partirez pas d’ici, dussions-nous attendre jusqu’à la prière de l’aube ! »

À ce moment, je formulai une invocation pensant dans mon cœur que ce qui devait arriver arrivera. Mais pourquoi Molvi Saghir ne racontait-il pas ce qui s’était passé afin d’en finir ? Il ne faisait que compliquer les choses. On aurait dit une scène du Jour du Jugement. Au bout de quinze minutes, Molvi Saghir dit à voix basse : « C’est moi qui ai reçu le coup. »

Ainsi, le gros de l’affaire venait d’être élucidé. Mon père demanda d’une voix sévère : « Qui t’a frappé ? ». De nouveau, il resta silencieux. Mais quand il comprit que l’un de nous allait recevoir une claque, il regarda dans ma direction et dit : « C’est lui ! ». D’un air très étonné et fâché mon père me regarda et répéta trois fois : « Lui !? »

À l’époque mon père avait pour habitude de visiter la tombe du Sheikh Al-Gangohî après la prière de `Asr et je l’accompagnais. J’avais un parapluie cassé. Son manche était en bois. Au moment d’aller visiter la tombe je tenais le parapluie dans la main. Mon père le saisit et me frappa avec si sévèrement que le manche se cassa en deux. Pendant qu’il me battait, il répétait à chaque coup : « Déjà orgueilleux !? Voilà de quoi te sentir fier ! ». En fait, de son point de vue, si je m’étais permis de frapper Molvi Saghir c’est que je me croyais meilleur que lui, considérant avec fierté le fait d’être le fils de son professeur.

C’était l’hiver et normalement je portais un long manteau en laine pour aller accomplir les prières de l’aube et de la nuit mais à, ce moment là, je ne le portais pas. Je n’avais qu’une longue robe et je reçus donc les coups quasiment à même le corps. Mes bras étaient devenus rouges et me faisaient si mal que je fus incapable de remettre mon manteau durant quinze jours. Mon père me répétait souvent : « Si tu venais à mourir sous mes coups, tu mourrais en martyr et je serais récompensé. »

On peut facilement imaginer qu’avec une telle vision des choses, il était peu enclin à abandonner l’idée de rendre la justice par les coups.

P.-S.

Traduit de l’anglais par Sonia T. (Association Objectif Traduction). Relu et annoté par `Abdallah. F. Relu et corrigé par rapport à la version originale en Urdu par Abu Zaynab.

Notes

[1] L’auteur cite, tout au long de cet écrit, de nombreux personnages qui ont joué un rôle important dans sa vie. Ils sont en général ses professeurs et (ou) ses maîtres spirituels. Une partie du volume 2 de sa biographie est consacrée à ses années d’études. Étant donné que dans le volume 4 il consacre un chapitre entier à parler d’eux et à décrire leurs relations en détail, nous ne prendrons pas la peine de les présenter ici. NdT.

[2] On appelle Khanqah le lieu dédié plus particulièrement à l’enseignement du Tasawwuf, appelé aussi la Tazkiyah (la purification du cœur). De la même façon qu’on apprend, dans le cadre de la Sharî`ah, à corriger nos actions extérieures, l’emphase est mise ici sur la correction de l’intérieur. On y apprend, toujours dans le cadre de la Sharî`ah, à s’imprégner des nobles caractères et à se défaire des défauts de l’âme tels que l’hypocrisie, la jalousie, la médisance, l’amour du pouvoir, l’amour de la gloire, l’orgueil, etc. Ce genre de maladies spirituelles et l’amour sincère envers Allah — Exalté soit-Il — ne peuvent coexister dans un même cœur. Il est donc question ici d’apprendre à faire les bons choix, incliner du bon côté en corrigeant nos intentions. À la question : « Qu’est-ce que le Tasawwuf ? Quelle est sa réalité ? » Sheikh Zakariyyâ répondit : « C’est tout simplement de corriger son intention. Rien d’autre. Son début est : ‘Innamâ Al-A`mâlu bin-Niyyât’ [les actions ne valent que par les intentions qui les motivent] et sa fin : ‘An Ta`buda Allâha ka’annaka tarâh’ [que tu adores Allah comme si tu Le voyais]. »

[3] Livre élémentaire utilisé pour enseigner aux élèves la lecture de l’alphabet arabe et leur donner quelques notions élémentaires de Tajwîd.

[4] Diwân Al-Hamâsah du poète Abû Tammâm compte parmi les meilleurs recueils de la poésie Arabe.

[5] Livre de référence de fiqh hanafite, complet et en 4 volumes, écrit par Burhân Ad-Dîn Abû Al-Hasan ‘Alî Ibn Abî Bakr Al-Murghînnânî. Cet ouvrage est étudié sur 2 ans — l’avant dernière année du cursus de la madrassa et celle qui la précède — en fin de cursus de fiqh. Il a la particularité de présenter les avis juridiques des différentes écoles avec leurs preuves.

Répondre à cet article



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP |
© islamophile.org 1998 - 2008. Tous droits réservés.

Toute reproduction interdite (y compris sur internet), sauf avec notre accord explicite. Usage personnel autorisé.
Les opinions exprimées sur le site islamophile.org sont celles de leurs auteurs. Exprimées dans diverses langues étrangères, ces opinions sont mises à la portée des lecteurs francophones par nos soins, à des fins d'information, de connaissance et de respect mutuels entre les différentes cultures et religions du monde.