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La croisade chypriote contre Alexandrie

lundi 11 septembre 2006

La présence croisée en Syrie

Le Shâm et l’Égypte furent pendant près de deux siècles les cibles privilégiées des croisades. Au Shâm, plusieurs principautés croisées virent le jour, demeurant au travers de la gorge des Musulmans pendant plusieurs décennies. Elles ne furent rayées de la carte qu’après l’arrivée au pouvoir de personnalités héroïques de la trempe de `Imâd Ad-Dîn Zinkî, de Nûr Ad-Dîn Mahmûd, de Salâh Ad-Dîn Al-Ayyûbî, d’Adh-Dhâhir Baybars, d’Al-Ashraf Khalîl Qalâwûn, tout autant d’hommes qui brandirent l’étendard du jihâd pour éliminer toute trace de présence croisée en Syrie et en Palestine. Les Francs furent ainsi définitivement chassés de la région en 1291 E.C., date à laquelle le Sultan mamelouk Al-Ashraf Khalîl libéra la ville d’Âcre. Les vaincus, parmi lesquels figurait le redoutable Ordre des Templiers, se rassemblèrent sur l’île de Chypre, en espérant reprendre un jour l’offensive.

Le rêve de Pierre Ier

Depuis la troisième croisade, au cours de laquelle le Roi d’Angleterre, Richard Cœur-de-Lion, s’empara de Chypre au détriment de l’Empire byzantin, l’île était gouvernée par la famille Lusignan. Cette famille de chevaliers se rendit célèbre par son opiniâtreté dans ses attaques incessantes contre les Musulmans. L’un des représentants de cette dynastie, Pierre Ier de Lusignan, rêvait pour sa part de reprendre les croisades et de faire renaître de leurs cendres les royaumes latins d’Orient. Il menait d’ailleurs depuis le début de son règne en 1359 des attaques récurrentes contre les côtes d’Asie Mineure contrôlées par les Turcs seldjoukides. Non satisfait de ces escarmouches, il songeait désormais à suivre les pas de ses ancêtres et à entraîner toute l’Europe dans une nouvelle guerre sainte. Pendant trois ans, il parcourut la chrétienté dans le but de la rallier à son entreprise, mais il ne trouva qu’un faible écho auprès des souverains européens. Il obtint néanmoins la bénédicition du Pape Urbain V qui plaça son offensive sous le signe de la croix. Au final, Pierre Ier put constituer une flotte de cent soixante-cinq navires, positionnés au large de l’île de Rhodes et attendant l’ordre du départ. Après concertation avec ses chevaliers et les maîtres templiers, Pierre Ier décida que la première cible de cette croisade serait Alexandrie. Les raisons de ce choix étaient multiples, les principales étant que la ville était mal fortifiée par les Mamelouks et qu’elle était éloignée de la capitale égyptienne, Le Caire. Par ailleurs, le gouverneur de la ville, Salâh Ad-Dîn Khalîl Ibn `Awwâm était absent pour cause de pèlerinage à La Mecque. Informés de la faiblesse de son suppléant Jangharâ, les Chypriotes y virent un élément supplémentaire en leur faveur pour attaquer la ville.

Les Égyptiens n’étaient pas totalement ignorants de ce qui se tramait à Nicosie. Néanmoins, dans une sorte d’arrogance déplacée, ils se refusèrent à prendre au sérieux ces menaces, pensant que le « Chypriote est trop faible et trop veule pous oser s’aventurer jusqu’à Alexandrie ». La seule précaution qui fut prise fut de rehausser certaines parties des murailles de la cité. L’historien alexandrin Muhammad Ibn Qâsim An-Nuwayrî décrit avec un certain cynisme l’assurance et la prétention dans lesquelles se complaisait l’élite locale : « Des informations parvenaient à Chypre selon lesquelles le port d’Alexandrie était surveillé par des gardes qui n’avaient aucune connaissance théorique ou pratique de la guerre. Ces gardes sortaient en revanche parés de leurs plus beaux habits et portant sur leurs chefs d’imposants turbans. Ils marchaient d’un pas nonchalant, répandant derrière eux l’odeur de leur parfum. Les femmes leur poussaient des youyous, et chacun d’entre eux était content de sa toilette. Ils portaient des armes lourdes, mais ces dernières n’étaient pas aux mains de véritables hommes de guerre. Chacun d’entre eux portait une épée à la poignée incrustée de pierreries, et décorée d’un or semblable à une braise ardente. Mais malgré tout, les détenteurs de ces épées étaient des lâches qui craignaient même le croassement des corbeaux. »

La croisade chypriote

La croisade chypriote, menée par Pierre Ier de Lusignan, débarqua à Alexandrie le 7 octobre 1365. Dépourvue de garnison militaire, la ville fut rapidement investie. Les croisés lancèrent l’assaut terrestre le vendredi 9 octobre, pendant la prière hebdomadaire des Musulmans, et se livrèrent à un massacre général de la population, rappelant aux esprits le massacre perpétré par les croisés lors de la conquête de Jérusalem quelque trois siècles plus tôt. Des mosquées furent incendiées et les biens furent pillés. Point de distinctions entre Musulmans et Chrétiens. Ce grand banditisme sévit dans la cité pendant une semaine entière, le temps que les Musulmans d’Égypte prennent enfin conscience de l’ampleur de la menace et que le Sultan envoie une armée à Alexandrie. Apprenant l’arrivée des renforts, les Chypriotes décidèrent de prendre le large, emportant avec eux quantité de biens et nombre de prisonniers. L’historien An-Nuwayrî écrit : « Près de cinq mille personnes furent capturées, Musulmans et Musulmanes, Juifs et Juives dhimmis, Chrétiens et Chrétiennes, esclaves et enfants. »

L’écho de la croisade et l’impartialité des savants

Cette terrifiante croisade eut un écho retentissant dans le monde entier : dans le monde musulman à cause de l’ampleur du désastre et dans le monde chrétien parce qu’elle constituait la première croisade depuis la disparition du dernier royaume latin d’Orient un siècle plus tôt. En guise de représailles, la nouvelle de cette croisade poussa le Royaume de Grenade à attaquer la ville de Jaén qui était auparavant tombée entre les mains des Espagnols. Le chroniqueur Muhammad Ibn Qâsim An-Nuwayrî, rédigea une chronique racontant l’histoire de cette croisade chypriote, qu’il intitula Al-Ilmâm Bil-I`lâm fîmâ Jarat bih Al-Ahkâm Wal-Umûr Al-Mufdiyah ilâ Waq`at Al-Iskandariyyah, dont nous avons précédemment cité des extraits. Dans le monde chrétien, des odes furent écrites à la gloire de cette croisade, à l’instar du poème lyrique de Guillaume de Machaut, intitulé La Prise d’Alexandrie.

Cette croisade fut en outre tellement traumatisante que le Sultan d’Égypte publia un décret exigeant de tous les Chrétiens du Shâm et d’Égypte de livrer le quart de leurs richesses pour reconstruire ce que leurs coreligionnaires chypriotes avaient détruit. Cet argent servirait en outre à constituer une armée et une flotte qui lanceraient la riposte militaire contre Chypre et qui iraient libérer les Musulmans faits prisonniers. Bien que ce décret émanait directement du Sultan et que les personnes concernées étaient des Chrétiens dont les frères dans la foi étaient responsables du carnage perpétré à Alexandrie, les savants musulmans rejetèrent l’ordre du Sultan et le jugèrent islamiquement illégal, car il établissait une responsabilité collective dont répondraient tous les Chrétiens. À la tête de ces savants qui rappelèrent le principe islamique selon lequel nul ne saurait être tenu responsable pour les méfaits d’autrui, figurait le célèbre érudit et exégète, l’Imâm Ibn Kathîr, pourtant peu tendre avec la doctrine chrétienne.

P.-S.

Sources : Islammemo.cc et Islamonline.net.

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