mercredi 21 novembre 2001
Professeur An-Nabulsi :
Y a-t-il une preuve selon laquelle les écoles de jurisprudence islamique sont au nombre de quatre exactement et que l’on ne peut accepter un cinquième ijtihâd ?
Sheikh Ash-Shacrâwi :
Al-Haqq - Exalté soit-Il - quand il a créé l’homme, Il lui a donné le choix de croire en Lui ou de ne pas croire. Il ne l’a pas soumis dans tous ses gestes à une servitude immuable mais lui a laissé une part de choix. Il lui a retiré la possibilité de choisir dans certains domaines et lui a laissé le choix dans d’autres si bien qu’Il ne lui retire pas tout (son libre arbitre). L’absence de choix en ce qui concerne un commandement explicite d’Allâh exprime la servitude de l’homme envers Dieu et sa foi en Lui. Ensuite, pour tout le reste, l’homme est libre de choisir. Mais choisir dans quel domaine ? Dans tout ce qui n’est pas traité par un Texte explicite et qui serait donc sujet à l’ijtihâd (effort de réflexion et d’interprétation).
Par exemple, quand le Messager en eut fini avec la bataille d’Al-Ahzâb (la bataille de la Tranchée), Dieu ne voulut pas que la bataille se terminat sans que les juifs n’eurent pris une leçon pour avoir collaboré avec les païens et trahi leur alliance avec le Messager de Dieu. Le Prophète rassembla les gens après la fuite des païens et leur signifia que la guerre était terminée. Puis, il dit "Que celui qui croit en Allâh n’accomplisse la prière d’Al-`Asr sauf chez les Banû Quraydhah". Nous sommes donc en présence d’un Texte. Quand les Compagnons entreprirent de partir chez les Banû Quraydhah, le soleil allait se coucher. Que dirent certains d’entre eux ? Il dirent : le soleil va bientôt se coucher, nous devons accomplir la prière avant qu’il ne se couche. D’autres dirent : Non... Le Prophère a ordonné de ne l’accomplir que chez les Banû Quraydhah. Une partie prit en compte le soleil et l’autre prit en compte Banû Quraydhah. D’où la divergence. Certains accomplirent la prière et d’autres non. Quand ils eurent retourné auprès du Messager d’Allâh, il approuva les uns et les autres. Pourquoi ?
L’enseignement que nous en tirons maintenant est que chaque événement s’inscrit dans un temps et dans un lieu. Celui qui a pris en compte le soleil a été attentif à l’élément temporel alors que celui qui a pris en compte l’évocation des banû Quraydhah a davantage été attentif au lieu. Le Prophète a approuvé les deux étant donné que la preuve (le Texte) admet cette différence de compréhension. [1]
[1] Le fait de dire que chaque événement s’inscrit dans un temps et un lieu et que celui qui tient compte de l’un des deux dans la déduction des jugements a raison, ce fait ouvre devant la ummah une porte néfaste et notamment dans une époque où la plupart des gens ont tendance à s’affranchir des commandements religieux... Le fait est que la vérité est une et indivisible et que la différence d’opinion ou la divergence a pour conséquence soit une avis juste et une rétribution double soit une erreur et une rétribution simple si tant est que l’auteur de l’avis est apte à faire un ijtihâd.
C’est ce qu’exprima l’Imâm Mâlik - qu’Allâh lui fasse miséricorde - quand on l’interrogea au sujet d’un homme qui reçoit deux opinions différentes venant de deux compagnons distincts, cet homme a-t-il pour autant le choix (de l’opinion à adopter) ? Il fournit - qu’allâh lui fasse miséricorde - une réponse merveilleuse : "Par Allâh, il n’a pas le choix. Il s’agit plutôt d’une alternative entre un avis erronné et un avis juste et il lui incombe de scruter la vérité." La règle consiste donc à dire que chaque (mujtahid) est rétribué et non pas que chacun a raison.
Enfin, l’interprétation du geste des Compagnons - qu’Allâh les agrée - lors de la bataille de Banû Quraydhah est comme suit : Ceux qui virent la nécessité d’accomplir la prière d’Al-`Asr dans la plage horaire qui lui est réservée avant le coucher du soleil et avant d’avoir atteint Banû Quraydhah partirent du principe de l’observance méticuleuse de la prière et que le Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - visait par son propos de les inciter à se dépêcher. Ils agirent conformément au verset "Quand vous avez accompli la prière, invoquez le nom d’Allah, debout, assis ou couchés sur vos côtés. Puis lorsque vous êtes en sécurité, accomplissez la prière (normalement), car la prière demeure, pour les croyants, une prescription, à des temps déterminés." (verset 4:103)
En revanche, ceux qui préférèrent reporter la prière d’Al-`Asr jusqu’à l’arrivée chez les Banû Quraydhah malgré l’écoulement du temps qui lui est imparti patirent du principe que l’ordre émane du Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - qui a la prérogative de retarder le temps de la prière et exonérer du péché relatif à ce retard . Ceci est d’autant plus vrai que ceux qui ont eu cette compréhension sont ceux-là mêmes qui quelques jours auparavant aux côtés du Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - lors de la bataille d’Al-Ahzâb pendant laquelle le Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - avait retardé les prières d’Adh-Dhuhr, d’Al-`Asr et d’Al-Maghrib et les pria avec les combattant dans le temps d’Al-`Ishâ’. Ceci eut lieu avant la révélation du commandement déterminant la forme de la prière de la peur ou la prière pendant la guerre et sa légalité. C’est pour cette raison que le Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - approuva les deux parties.
On sait grâce à d’autres récits véhiculés par les recueils de hadîth que les Compagnons ont demandé l’arbitrage du Prophète - paix et bénédictions de Dieu sur lui - sur des questions où ils avaient des opinions divergentes et le Prophète leur indiquait ce qui était juste sans toujours approuver les deux parties et Allâh est le plus Savant.
Considérons maintenant le verset du Wudû’ où le Très Haut dit : "Ô les croyants ! Lorsque vous vous levez pour la prière, lavez vos visages et vos mains jusqu’aux coudes ; passez les mains mouillées sur vos têtes ; et lavez-vous les pieds jusqu’aux
chevilles. Et si vous êtes pollués ‹junub›, alors purifiez-vous (par un bain) ; mais si vous êtes malades, ou en voyage, ou si l’un de vous revient du lieu ou’ il a fait ses besoins ou si vous avez touché aux femmes et que vous ne trouviez pas d’eau, alors recourez à la terre pure, passez-en sur vos visages et vos mains. Allah ne veut pas vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire sur vous Son bienfait. Peut-être serez-vous reconnaissants." (verset 5:6)
Allâh n’a pas précisé ce qu’est le visage car il n’y a nulle divergence quant à sa détermination : il s’étend de la naissance des cheveux sur le front jusqu’au menton. En revanche, au sujet
des mains (arabe : yadayn), le Très haut précisa "jusqu’aux coudes" car la paume est appelée yad, l’avant-bras est également appelé yad et le coude est aussi appelé yad. Mais Dieu - Exalté soit-Il - veut une chose bien définie de manière définitive. C’est pourquoi il leva toute ambiguité en précisant "jusqu’aux coudes". Puis, quand le Très Haut dit "passez les mains mouillées sur vos têtes" (en arabe : famsahû biru’ûsikum) il n’a pas dit "famsahû ru’ûsakum" ( essuyez vos têtes) comme il a dit "lavez vos visages" (arabe : ighsilû wujûhakum) ni "lavez une partie de vos têtes" (en arabe : imsahû biba`di ru’ûsikum) Il n’a usé ni de l’une ni de l’autre formule. Il a fait usage de la préposition "bi" dont nous allons passer en revue l’usage linguistique. On l’utilise d’abord pour dénoter d’un auxiliaire, et pour dénoter de la forte proximité, et pour désigner une partie d’un tout. Celui qui prend en compte le sens d’auxiliaire aboutit à un jugement. Celui qui adopte le sens de la forte proximité donne un autre jugement. Et celui qui opte pour une partie d’un tout donne un autre jugement et c’est là que réside l’ijtihâd.
Notre maître `Alî posa au Messager d’Allâh - paix et bénédictions sur lui - une question plus globale disant : "Ô Messager d’Allâh, nous sommes parfois exposés à des choses au sujet desquelles il n’y a aucun texte dans le Livre ni dans la sunnah." Alors le Messager lui dit : "Pour ces questions rassemblez les gens et faîtes une consultation (shûrâ) et que la décision ne soit pas prise sur la base d’une seule opinion" C’est pourquoi à notre époque je suis d’avis que les sujets qui suscitent des divergences tels que l’héritage, l’allaitement et le talâq triple ne doivent pas être soumis à la fatwa d’un seul individu. Il faudrait plutôt un comité qui débat en interne de ces questions et qui rend le verdict atteint après discussion. De cette manière, on ne ferme pas la porte de l’ijtihâd et on ne la laisse pas grande ouverte. [2]
[2] Il ne faut pas que la langue soit un critère indépendant dans la compréhension des textes juridiques notamment quand il existe des arguments plus éloquents et plus forts à savoir, l’exégèse faite par le Prophète - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - du texte juridique ou son explicitation par la pratique. Néanmoins, si rien ne nous est parvenu de la part de Messager d’Allâh - paix et bénédictions sur lui - sur la question qui nous intéresse, ni de la part de ses Compagnons, alors la mise en oeuvre conformément au sens linguistique est juste et il ne s’agit nullement d’un ijtihâd plus juste qu’un autre.
Par exemple, la divergence au sujet de l’essuyage de la tête selon le sens donné à la préposition "bi" est tranchée par les hadîths authentiques décrivant les ablutions du Messager - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - d’après `Abdullâh Ibn Zayd : "Un homme dit à `Abdullâh Ibn Zayd, qui n’est autre que le grand-père de `Amr Ibn Yahyâ : Peux-tu me montrer comment le Messager d’Allâh - paix et bénédictions sur lui - faisait ses ablutions ? `Abdullâh Ibn Zayd acquiessa et puis fit venir de l’eau. Il en versa sur ses mains et les lava deux fois puis se rinça la bouche et le nez trois fois, puis se lava le visage trois fois, puis il lava ses mains jusqu’aux coudes deux fois chacune. Puis, il s’essuya la tête d’avant en arrière et d’arrière en avant. Il commença de l’avant de sa tête et alla vers l’arrière jusqu’à la nuque puis ramena ses mains vers l’endroit où il avait commencé. Enfin, il se lava les pieds." [narré par Al-Bukhârî, Muslim, At-Tirmidhî, An-Nasâ’î, Abû Dâwûd, Ibn Mâjah, Ahmad, Mâlik et Ad-Dârimî]
Un autre exemple concerne la rupture des ablutions (wudû’) au contact de la femme. Toute discussion ainsi que le débat linguistique sont tranchés par la pratique du Messager d’Allâh - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - relaté dans plusieurs hadîths authentiques selon lesquels il touchait et embrassait ses épouses et priait sans refaire ses ablutions. A ce propos, l’Imâm Ash-Shâfi`î dit dans son livre Al-Umm "S’il est établi que le Prophète - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - touchait et embrassait (ses épouses) sans renouveler ses ablutions, alors je ne vois pas d’obligation de renouveler les ablutions suite au contact". Sheikh Ash-Sha`râwî - qu’Allâh lui fasse miséricorde - mentionne ce qui vient d’être dit dans son livre An-Nadharât p. 321 dans les deux dernières lignes : "... Mais la pratique du Prophète - paix et bénédictions d’Allâh sur lui - qui concrétise sa compréhension du Texte mérite davantage d’être suivie que l’ijtihâd des mujtahids..." Et Allâh est plus Savant.
Professeur An-Nabulsi :
Peut-on dire que tout culte couvert par un ijtihâd juridique (effort d’analyse et de réflexion juridique) recevable appuyé par une preuve issue des fondements est correcte ?
Sheikh Ash-Shacrâwi :
Oui. Oui car les gens aptes à faire l’ijtihâd se sont référés à Allâh et à Son Messager et à rien d’autre. Allâh, Exalté soit-Il, dit dans le noble verset : "Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins aux gens, comme le Messager sera témoin à vous. Et Nous n’avions établi la direction (Cibla) vers laquelle tu te tournais que pour savoir qui suit le Messager (Muhammad) et qui s’en retourne sur ses talons. C’était un changement difficile, mais pas pour ceux qu’Allah guide. Et ce n’est pas Allah qui vous fera perdre [la récompense de] votre foi, car Allah, certes est Compatissant et Miséricordieux pour les hommes"
Professeur An-Nabulsi :
Peut-on donc dire que l’unanimité des savants est un argument catégorique et que leur divergence est une grande miséricorde dans la mesure où c’est une divergence procédant de la richesse et de la globalité et non pas une divergence reflétant une contradiction ou une opposition ?
Sheikh Ash-Shacrâwi :
Allâh, Exalté soit-Il, n’a pas mis l’homme dans un carcan d’acier. Il lui a plutôt tracé un cadre flexible.
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