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La guerre symbolique contre l’Islam

lundi 12 janvier 2004

Cet article est la traduction du script de l’émission Ash-Sharî`ah Wal-Hayâh (La Législation islamique et la Vie) diffusée sur la chaîne arabe Al-Jazîrah le 30 novembre 2003. Le présentateur Mâhir `Abd Allâh y accueillait comme très souvent le Sheikh Yûsuf Al-Qaradâwî pour discuter de la question du voile en Europe et dans certains pays musulmans.

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Mâhir `Abd Allâh

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix de Dieu soit sur vous, et bienvenue sur le plateau d’Ash-Sharî`ah Wal-Hayâh.

Le thème de notre émission portera ce soir sur le voile, et le problème qu’il suscite à nouveau en France. Juste à titre d’introduction à ce sujet - la guerre symbolique contre l’Islam, qui n’est pas nécessairement une guerre contre l’Islam en tant que foi ou en tant que religion - je voulais signaler qu’une très respectable revue européenne a essayé dans son dernier numéro d’établir un lien entre d’une part les préceptes du Coran et le jihâd et d’autre part la guerre et le terrorisme. La revue met tout particulièrement l’accent sur les déclarations du Secrétaire d’État américain à la Défense selon lesquelles les écoles enseignant le Coran sont les premières responsables de la germination de terroristes. Le Ministre dit - je cite : « À chaque fois que nous tuons un terroriste, ces écoles en forment des dizaines d’autres. » Dans un autre article de la même respectable revue, on s’arrête sur ce visage peu anodin de jeune fille voilée et qui serait selon la revue le prochain visage de l’Europe. [Le présentateur montre les images de la revue tout en les commentant]. Generation M est ici un article sur la génération des jeunes musulmans d’Europe. Une peur réelle est en train de s’installer comme si l’Europe allait finir musulmane au bout de quelques années. Bien sûr, nous ne pouvons que souhaiter une telle chose, mais il est clair d’après l’article en question, qu’il y a un assaut mené contre l’Islam sous prétexte que celui-ci risque de modifier la face de l’Europe. Je pense par ailleurs que l’histoire du voile n’est pas loin de ces considérations.

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Yûsuf Al-Qaradâwî

Pour discuter cette question, je suis heureux d’accueillir avec moi - et comme d’habitude - son Excellence l’Érudit et le Docteur Al-Qaradâwî. Monsieur, bienvenue une nouvelle fois sur ce plateau.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Heureux de vous revoir, frère Mâhir. Que Dieu vous bénisse.

Mâhir `Abd Allâh : Monsieur, la France se targue sans cesse, devant le reste de l’Europe, d’être le bastion de la culture et de la laïcité, le plus puissant bastion de la laïcité. Est-il vrai que le voile peut menacer la laïcité dont la France n’a de cesse d’être fière ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Au nom de Dieu, Clément et Miséricordieux. Louanges à Dieu, Seigneur des mondes. Heureux seront les pieux. Que les plus pures salutations et bénédictions divines soient sur l’Envoyé, Miséricorde pour l’Univers et Témoin de l’humanité, notre Suzerain, notre Guide, notre Modèle et notre Maître Muhammad, ainsi que sur sa Famille, ses Compagnons et ceux qui ont suivi ses pas et sa guidée jusqu’au Jour de la Résurrection.

Avant de commencer mon propos, et comme nous en sommes à la première émission après la Fête bénie de Rupture du jeûne, j’aimerais adresser mes vœux à mes frères et sœurs, téléspectateurs et téléspectatrices, au Qatar, dans les pays du Golfe, dans les pays arabes et dans les pays musulmans, ainsi que dans toute contrée où réside un Musulman. Je leur adresse mes vœux à l’occasion de cette Fête et je prie Dieu - Exalté et Loué soit-il - qu’il leur fasse revivre cette Fête dans la sécurité et dans la foi, dans la paix et dans l’Islam ainsi que dans le succès agréé par Dieu. Dans le passé, lorsqu’on priait Dieu de faire revivre cette Fête aux Musulmans alors qu’ils sont dans la meilleure des situations, certains de nos Sheikhs répondaient : « Nous avons honte de Dieu lorsque nous Le prions d’accorder aux Musulmans la meilleure des situations, car il est inconcevable que ces derniers sautent d’un coup de la pire des situations à la meilleure d’entre elles. » Quant à nous, nous prions Dieu pour que nous vivions les prochaines Fêtes alors que les Musulmans seront dans une meilleure situation que celle qu’ils vivent à présent, pour qu’aujourd’hui soit meilleur qu’hier et pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.

Le voile islamique

Et puisque nous parlons du voile, je saisis encore cette occasion pour féliciter notre fille et sœur, la brillante journaliste et présentatrice de la chaîne Al-Jazîrah, Khadîjah Bin Guinnah, qui a pris le parti de porter le voile, malgré toutes les pressions extérieures, venant notamment de personnes qui l’ont contactée et qui voulaient la faire douter du caractère obligatoire du voile. Mais malgré tout, elle refusa de céder et agréa de bon cœur, avec courage et conviction, sa nouvelle situation, voulant par-là se conformer à la Loi de Dieu - Exalté et Loué soit-Il. Nous la félicitons donc pour sa décision. Nous félicitons également la chaîne Al-Jazîrah pour ne pas s’être opposée à cet engagement personnel comme le font d’autres chaînes télévisées. Il y a en effet des chaînes satellitaires qui - malheureusement - n’acceptent pas de montrer une femme ou une présentatrice voilée. C’est pour cette raison que la sœur Khadîjah Bin Guinnah est devenue la première femme voilée présentant les journaux télévisés sur une chaîne satellitaire arabe publique. Il existe bien sûr des chaînes satellitaires religieuses comme Al-Manâr ou Iqra’, mais je parle ici des chaînes publiques. Je félicite donc Al-Jazîrah et je la remercie pour sa position. Nous espérons que Khadîjah Bin Guinnah sera un modèle pour d’autres Musulmanes, si Dieu le veut.

Mâhir `Abd Allâh : Mais pour être objectif, toutes les présentatrices d’Al-Manâr sont voilées...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Oui, mais Al-Manâr ou Iqra’ sont, dès le départ, des chaînes religieuses. Nous parlons ici des chaînes publiques.

Mâhir `Abd Allâh : Au sujet de cette polémique suscitée par la question du voile en France, certaines voix se rattachant à la pensée islamique se sont mises à semer le doute sur le caractère obligatoire du voile. Au cours de vos félicitations à Khadîjah, vous avez dit que le voile était une obligation. Il y a aujourd’hui beaucoup d’hésitations. On se rappelle notamment de cette autre histoire de voile qui s’est déroulée il y a deux ou trois ans en France, et au terme de laquelle un certain nombre de grands savants musulmans ont trouvé des excuses au bénéfice de l’État français et ont demandé aux jeunes filles de ne pas se rendre dans les écoles et les universités avec leur voile, sous prétexte que celui-ci n’était pas obligatoire. Il y a des gens qui sèment le doute...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : De grands savants musulmans ?

Mâhir `Abd Allâh : Je ne voudrais pas citer de noms mais oui, il y a certaines personnes...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Non. Il n’y a aucun savant ni juriste musulman qui puisse dire cela. Car c’est là une chose faisant le consensus de la Communauté islamique, toutes écoles juridiques confondues, qu’elles soient sunnite, shî`ite ou ibâdite. Ni chez les Sunnites ni chez les Shî`ites, on ne dit que le voile n’est pas une obligation. Toutes les écoles juridiques, toutes les sectes et toutes les écoles de pensée sont unanimes. De plus, il ne s’agit pas seulement d’un consensus théorique rapporté dans les livres : c’est un consensus qui est également pratique, c’est-à-dire qu’il a été mis en pratique pendant quatorze siècles. Nous voulons par ailleurs définir ce que nous entendons par hijâb, car le hijâb revêt aujourd’hui une certaine signification. Lorsque nous parlons du hijâb, nous désignons le recouvrement de la tête par un voile dissimulant les cheveux, la nuque, le cou et les oreilles. C’est ce que nous désignons aussi communément par les mots khimâr, châle ou écharpe. Cette acception du mot hijâb est récente. A l’origine, le mot hijâb, utilisé dans le verset « Et si vous leur demandez quelque objet, demandez-le leur de derrière un hijâb. » [1], signifiait un rideau. Et là, c’est une chose différente. Certains, comme l’Imâm Abû Al-A`lâ Al-Mawdûdî qui a composé un livre intitulé Al-Hijâb, entendent par ce mot le vêtement qui recouvre la femme de ses cheveux jusqu’à ses pieds, y compris le visage et les mains, de sorte qu’aucune partie de son corps ne soit visible. C’est là l’acception du mot hijâb telle que la comprennent certains savants pakistanais, indiens ou saoudiens : pour eux, la femme doit recouvrir son visage.

Nous ne sommes pas de cet avis. Nous adoptons l’avis de la majorité des juristes selon qui la femme a le droit de découvrir son visage et ses mains, certains autorisant également que les pieds soient découverts. L’argument de ce consensus théorique et pratique repose sur deux versets du Livre de Dieu. Le premier verset est celui de la sourate la Lumière, An-Nûr : « Et dis aux croyantes de rabattre de leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leurs mantilles sur leurs poitrines. » [2] Il s’agit là d’un commandement divin explicite et directement adressé aux croyantes. Dieu ne s’est pas contenté de s’adresser aux croyants en général : le discours est ici explicitement dirigé aux femmes croyantes. Que faut-il comprendre de l’expression « et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît » ? Les plus rigoristes estiment que « ce qui en paraît » désigne ce qui est nécessairement apparent, comme les vêtements externes, par exemple. D’autres disent que « ce qui en paraît » désigne les parties cachées du corps de la femme que le vent découvre accidentellement. Mais mon avis est que « ce qui en paraît » désigne l’ensemble de ce que la femme aura du mal à couvrir ou à voiler. C’est là l’opinion d’Ibn `Abbâs, de `Â’ishah, de Anas et de certains autres Compagnons et Successeurs. Pour tous ceux-là, « ce qui en paraît » désigne les ornements féminins, comme la bague ou le kohol, ainsi que les supports de ces ornements, à savoir le visage et les mains. D’autres ajoutent les poignets et les pieds que la femme a également loisir de ne pas recouvrir. La règle est donc que le corps de la femme doit être recouvert hormis ces exceptions que nous avons mentionnées. On cite à ce propos un hadith authentifié par certains savants selon lequel Asmâ’ Bint Abî Bakr entra chez le Prophète - paix et bénédiction sur lui - qui lui fit cette remarque : « Ô Asmâ’, lorsque la femme atteint la puberté, il n’est plus permis qu’on voie de son corps que ceci et cela », indiquant le visage et les mains. Ce hadith a néanmoins été affaibli par certains savants. Le Sheikh Al-Albânî l’a considéré comme bon eu égard à des hadiths similaires et aux différentes voies par lesquelles il nous a été transmis. Le deuxième verset coranique est celui de la sourate les Coalisés, Al-Ahzâb : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. » [3] Les grands voiles (jalâbîb) sont des vêtements portés par les femmes. Le Coran les exhorte ici à se couvrir et à rabattre sur elles ces vêtements, de sorte que la femme n’expose pas de son corps ce qui pourrait exciter la convoitise des débauchés, qui passent leur temps à courir les jupons. Lorsque la femme s’habille décemment, elle affirme par-là qu’elle est une femme sérieuse. Quelle est la fonction du hijâb, au sens du vêtement recouvrant le corps féminin ? Il permet de distinguer la femme légère et dévergondée de la femme sérieuse et sereine. Lorsqu’une femme apparaît dans une tenue décente, nul ne la convoitera. Dieu dit : « elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées » tout comme Il dit dans un autre verset : « Ne soyez pas trop complaisantes dans votre langage, afin que celui dont le cœur est malade ne vous convoite pas. » Assurément, celui dont le cœur est malade convoitera et tentera d’aborder la femme qui tiendra des propos quelque peu lascifs ou suggestifs, ou qui portera une tenue indécente. Or l’Islam veut protéger la femme pour qu’elle demeure concentrée sur son activité, sans devenir un objet de plaisir ou un jouet aux mains des hommes. Elle peut jouir de son époux et son époux peut jouir d’elle. Mais pour l’homme étranger, il n’en est pas question. Il y a des limites. L’Islam n’est d’ailleurs pas le seul à prôner ce genre de chasteté. Dans les Évangiles, on peut lire ces propos du Christ - que la paix soit sur lui : « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. » [4] Le Christianisme est donc en accord avec l’Islam sur ce point. Mais malheureusement et contrairement à ce que pensent certaines personnes, la civilisation occidentale n’est pas une civilisation chrétienne. Elle est même aux antipodes de la civilisation et du message chrétiens.

Mâhir `Abd Allâh : Monsieur, nous sortons quelque peu du cadre de notre sujet mais vous dites que la civilisation occidentale n’est pas une civilisation chrétienne. Vous affirmez là une idée allant à l’encontre de ce que nous sommes accoutumés à entendre depuis quelques années, concernant une croisade actuellement menée par l’Occident contre l’Islam. Il est probable que la culture occidentale moderne ne soit pas chrétienne, mais en même temps il existe bien des mobiles dans les conflits qui nous opposent à elle... Le voile ne constituerait en fait qu’une bataille mineure, si tout du moins on peut désigner par « bataille » ce qui se passe actuellement.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Je voudrais vous clarifier une réalité importante. Le Christianisme est une chose, le croisisme [5] en est une autre. Le croisisme n’est pas le Christianisme. Le Christianisme est amour, le croisisme est rancœur. Le croisisme est un concentré de rancœurs noires qui n’ont strictement rien à voir avec le Christianisme. Ceux qui mènent une croisade contre l’Islam n’appliquent en rien les enseignements du Christ. Ils ne font qu’appliquer des idées noires inspirées par les sionistes, de sorte qu’ils en sont devenus prisonniers. C’est pour cette raison que la droite chrétienne aux Etats-Unis est souvent appelée la droite chrétienne fanatique et sionisée. Tout comme le fanatisme musulman sort des préceptes de l’Islam, le fanatisme chrétien sort également des préceptes du Christianisme. Ces gens-là sont donc des fanatiques sionisés, car étant malheureusement sous l’influence du sionisme. Il ne faut donc pas croire que le croisisme exprime le Christianisme authentique. D’ailleurs où ces gens se placent-ils par rapport aux propos du Christ qui les appelle en disant : « Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs. » [6] ; « Quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. » [7] Appliquent-ils ces enseignements ? Je pense que leurs agissements témoignent strictement du contraire, car ils sont plus éloignés que jamais de la spiritualité et de l’amour prêchés par le Christianisme.

Mâhir `Abd Allâh : Bien... Il y a actuellement un autre paradoxe, en France notamment, même si bien sûr, pour être objectif, ce n’est pas le seul pays à... Il y a quelques mois en effet, une histoire similaire, dont l’authenticité n’est toutefois pas vérifiée, s’est déroulée en Allemagne.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Nous avons lu aujourd’hui dans les journaux qu’en Allemagne, cinq provinces ont interdit le voile. Il y a deux jours, nous avons lu qu’en France, une jurée d’assises musulmane portant le voile a été démise de ses fonctions. Une jurée d’assises... c’est-à-dire une personnalité qui a tout son poids dans la société, une personnalité ayant un mérite certain et qui est de surcroît cultivée [8] Elle a été démise de ses fonctions parce qu’elle portait un voile. C’est vraiment incroyable ! Ils disent qu’elle perd sa neutralité. Et pourquoi perdrait-elle sa neutralité ? Tout simplement parce qu’elle se conforme à l’Ordre de son Seigneur. C’est ce qui lui a fait perdre sa neutralité. A supposer qu’elle ne s’est pas acquitté de l’obligation du port du voile, mais qu’elle porte malgré tout le nom de Fâtimah Bint Muhammad Ibn Husayn Ibn `Abd Ar-Rahmân Ibn Untel, c’est-à-dire que son nom indique qu’elle est Musulmane, perdrait-elle alors l’équité, la transparence et la neutralité de ses jugements ? Cela démontre une seule chose : que la civilisation occidentale refuse le pluralisme culturel. Une civilisation authentique doit accepter le pluralisme culturel, car le pluralisme est un phénomène universel. Dieu a créé cet univers selon une loi que le Coran désigne par les « couleurs différentes » : « N’as-tu pas vu que, du ciel, Dieu fait descendre l’eau ? Puis nous en faisons sortir des fruits de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des sillons blancs et rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux et les bestiaux. » [9] La différence de couleurs est l’expression de ce phénomène qu’est le pluralisme. Une civilisation ne saurait s’enrichir si elle écarte le pluralisme. Pourquoi vouloir imposer aux gens une voie unique et une opinion unique ? La civilisation islamique ne s’est pas érigée sur les seuls Musulmans. De nombreux groupes ethniques ou religieux y ont contribué : des Chrétiens, des Juifs, des Mages et des gens issus des autres classes de la société. Tous ont participé à bâtir la civilisation islamique. Certains étaient même des proches des Califes qui les récompensaient pour leurs apports : des médecins, des architectes... Partout ils ont réussi à trouver leur place dans la société musulmane et sur le terrain offert par la civilisation islamique. Pourquoi nos frères en Occident veulent-ils alors rester avec une couleur unique et une opinion unique ? Pourquoi refusent-ils les autres couleurs ? Est-ce là la tolérance dont ils se targuent ? Et où cela se passe-t-il ? En France ! Ce pays qu’on surnomme la Mère des Libertés ! Ce pays prétendant à la laïcité ! A vrai dire, la laïcité n’est théoriquement pas opposée à la religion. La vraie laïcité est neutre dans son rapport à la religion : ni elle ne l’accepte, ni elle ne la rejette. La religion n’est ni son amie ni son ennemie. Elle laisse aux gens la liberté religieuse : celui qui veut pratiquer sa religion n’en est pas empêché et celui qui veut renier la religion n’en est pas empêché non plus. C’est là la véritable position de la laïcité. La laïcité opposée à la religion porte un autre nom : c’est le marxisme.

Mâhir `Abd Allâh : La laïcité et la démocratie... Chacun peut trouver la définition théorique de ces concepts dans le dictionnaire. Mais la question qu’on se pose est : jusqu’à quel point existe-t-il une vraie démocratie et une vraie laïcité, notamment en Occident ? La culture occidentale était initialement en harmonie avec elle-même. Mais dès qu’elle est entrée en contact avec de nouvelles cultures, dont la culture islamique, elle s’est heurtée à elles, de sorte que maintenant, la démocratie et la laïcité sont mises à rude épreuve. Dans quelle mesure pouvons-nous alors dialoguer avec l’Europe et espérer trouver quelque avantage dans sa démocratie et sa laïcité ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : A vrai dire, en agissant de la sorte, l’Europe nous claque la porte au nez. Pour notre part, nous appelons au dialogue. Moi-même, j’appelle au dialogue depuis de longues années. J’ai dialogué avec certains Européens, j’ai assisté à des conférences et à des débats, en Allemagne, en Italie, en France... Et j’appelle encore et toujours à ce dialogue. Mais il est nécessaire de trouver un minimum de points d’entente.

Mâhir `Abd Allâh : Le plus étrange dans l’histoire qui a provoqué cette tempête sur le voile, c’est qu’elle a commencé avec deux jeunes filles musulmanes [10], dont le père est un Juif, communiste et laïque, ne prêtant guère d’importance à la religion, que ce soit la religion juive, chrétienne ou musulmane. D’après des versions que nous n’avons pas pu authentifier, il semblerait que la mère de ces jeunes filles soit une ancienne musulmane convertie au Christianisme. C’est sans doute ce qui a suscité toute cette polémique en France : comment une société laïque, fière de sa laïcité et fortement attachée à ses principes, allant jusqu’à interdire aux gens de penser librement, de s’habiller et d’exprimer leurs convictions religieuses, comment cette société a-t-elle pu produire des éléments semblables à ces deux jeunes filles qui ont elles-mêmes choisi de se voiler ? Il est clair que ce ne peut être le père qui les a poussées au voile. Ce ne peut être non plus la mère car, même si elle n’a pas embrassé le Christianisme, il demeure qu’elle a épousé un Juif. Car épouser un non-Musulman constituerait un délit, en droit musulman.

Monsieur, ils parlent de la liberté, et veulent nous l’exporter. Ils parlent de la démocratie et veulent nous y contraindre. Ils parlent de la laïcité comme fondement préalable à la liberté et à la démocratie. Or voici qu’avec ce tout petit examen, ils échouent à appliquer leurs propres principes. Comment pourrons-nous établir un dialogue constructif à l’avenir avec l’Europe, avec cet autre monde, qui veut aller jusqu’à nous imposer la manière dont nous nous habillons ?

Les bases du dialogue avec l’Europe laïque

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Au nom de Dieu, Clément et Miséricordieux. Comme chacun le sait, toutes les chartes des Droits de l’Homme et toutes les constitutions du monde libre entérinent deux types de liberté qu’il est au grand jamais interdit d’enfreindre et d’agresser.

La première de ces libertés est la liberté individuelle. C’est la liberté dont jouit l’être humain pour choisir lui-même les aliments qu’il consomme, les vêtements qu’il porte, etc. Chacun est libre de faire comme il veut. C’est en vertu de ce principe qu’on n’ira pas importuner une femme portant une mini-jupe ou une micro-jupe. Il y a même des nudistes dans ces pays-là. Il existe des clubs de nudistes. Et nul n’aura son mot à dire en vertu de ce principe de liberté individuelle.

La deuxième liberté est la liberté religieuse. Toutes les chartes et toutes les constitutions entérinent la liberté religieuse. Personne n’a le droit d’obliger quiconque à faire ce que sa religion lui interdit. Bien... Admettons que je sois une Musulmane et que je considère que le voile est une obligation qui m’incombe, si bien que si je ne le porte pas, j’irai en Enfer. Allez-vous m’obliger à aller en Enfer ? Quelle est donc cette civilisation qui contraint les gens à commettre ce que leur religion leur proscrit ? Dans certaines législations, lorsque le pays est en état de guerre et qu’une personne estime dans sa conscience que cette guerre est illégitime, il lui est permis de ne pas participer à la guerre, alors qu’il s’agit d’un devoir national et d’une défense de la patrie. Comment donc la civilisation occidentale, qui se prétend être la civilisation des Lumières, du progrès, de l’universalité et de l’humanisme, se permet-elle de contraindre une jeune fille à transgresser ses obligations religieuses, à courroucer son Seigneur et à se rebeller contre sa législation ? Je ne vois aucune logique dans cette attitude. Le problème est bien plus grand que celui de la liberté. La jeune fille proclame ici qu’elle est libre de ne pas être libre, et qu’elle doit se conformer à tel mode vestimentaire, car sa religion le lui prescrit.

Les Occidentaux parlent de tolérance. Ce qu’ils font là témoigne-t-il d’une once de tolérance ? Chez nous, Musulmans, être tolérant avec une personne ne signifie pas seulement de ne pas lui interdire ce que sa religion lui prescrit, ou la contraindre à commettre ce que sa religion lui proscrit. La tolérance islamique va bien plus loin que cela : ce que la religion d’une personne lui permet, nous n’y intervenons pas, même s’il s’agit d’une chose interdite dans notre religion. Par exemple, il nous est interdit de consommer de l’alcool ou du porc. Mais les Chrétiens qui vivent parmi nous, allons-nous les contraindre à ne pas manger du porc ? Allons-nous leur dire : « Non, vous ne mangerez pas de porc, car nous le considérons comme impur et illicite. Vous ne boirez pas non plus de vin, car il constitue dans notre religion un péché majeur et la mère des vices. » ? Non, ce n’est pas ce que nous leur dirons. Parmi nos juristes - notamment ceux de l’Ecole de Abû Hanîfah - certains sont allés jusqu’à dire que si un Musulman casse une outre de vin appartenant à un dhimmi chrétien, alors il doit la lui rembourser. Ces juristes disent que le Chrétien a tout à fait le droit de consommer du vin, du moment qu’il fait cela loin des Musulmans, c’est-à-dire qu’il ne doit pas venir dans une rue musulmane ou dans un quartier musulman ouvrir une taverne et inciter les Musulmans à consommer de l’alcool. Quant à lui et à sa communauté, ils ont tout loisir pour consommer ces substances. Existe-t-il plus grande tolérance que celle-là ? Je voudrais dire une chose, car j’ai discuté avec des Français sur cette question. Nous assistions à un congrès d’orientalistes, au milieu des années quatre-vingt-dix. Un intervenant a dit que ce voile était un symbole religieux à l’enseigne de la communauté à laquelle on appartient. Je lui ai répondu que ce n’était pas vrai. Le voile n’est pas un symbole religieux. Qu’est-ce qu’un symbole religieux ? Un symbole religieux est un élément qui n’a d’autre fonction que de proclamer l’appartenance religieuse d’une personne. Par exemple, le Juif porte une kippa sur sa tête. La kippa n’a pas pour but de recouvrir la tête mais de symboliser une appartenance religieuse. Même chose pour la croix : une personne qui porte une croix autour du cou, qu’elle soit en or ou pas, n’a d’autre but que d’afficher son appartenance à la religion chrétienne. Le voile, quant à lui, n’est pas un symbole, car il a une fonction précise : il a pour but de recouvrir le corps avec décence. Si le voile était un symbole, alors il aurait une forme précise, ce qui n’est pas le cas. La femme peut tout aussi bien porter un foulard qu’une écharpe qu’un bonnet, etc. Il n’y a pas de forme précise à laquelle la Musulmane devrait s’arrêter. Ce qui importe, c’est qu’elle se couvre décemment. C’est la décence qui est exigée. Comment peut-on alors considérer le voile comme un symbole religieux ? Ceci d’une part.

D’autre part, j’ai également dit au cours de cette conférence qu’à supposer qu’il s’agisse effectivement d’un symbole religieux, avez-vous interdit à ceux qui portent d’autres symboles religieux de les porter ? Avez-vous interdit au Chrétien de porter sa croix autour de son cou ? Avez-vous interdit au Juif de porter sa kippa sur sa tête, alors qu’il s’agit d’un symbole religieux ? Avez-vous interdit au Sikh de porter son turban ? J’ai même appris que les Sikhs, en France et en Europe en général, étaient dispensés de porter un casque lorsqu’ils obtiennent leur permis moto. Le port du casque est obligatoire, sauf pour les Sikhs qui en sont dispensés, car ils ont dit qu’ils ne se passeraient en aucun cas de leur turban. Pourquoi cette fermeté dirigée uniquement contre les Musulmans ? En France par exemple, il y a cinq à six millions de Musulmans, les uns ayant acquis la nationalité française, les autres résidant en France dans la légalité depuis des décennies et les derniers étant des Français de souche. Comme l’histoire de ces deux filles dont vous avez parlé et de leur père juif, laïque et communiste qui les défend, car il pense que c’est un droit qu’on retire à ses filles. Pourquoi ces filles sont-elles privées de leur droit ? Je trouve la position de la France véritablement étrange, ne lui seyant point. Il y a quelques années déjà, la France avait commis la même erreur lorsqu’elle a interdit mon livre Al-Halâl Wal-Harâm (Le Licite et l’Illicite). A l’époque, elle a dû affronter une tempête d’indignations, notamment, les virulentes protestations de l’union des éditeurs français qui affirmaient qu’il s’agissait d’un livre appelant à la tolérance religieuse. La France a donc enfin consenti à permettre sa diffusion, et a reconnu avoir commis une erreur. Nous souhaitons donc qu’ils fassent de même avec l’affaire du voile, et qu’ils reconnaissent avoir commis une erreur. Car il ne sied pas à la France, la Mère des Libertés et le pays de la laïcité, de s’abaisser à une telle attitude. Car sa position est dirigée contre une religion particulière, en l’occurrence ici l’Islam. La France ferme ainsi la porte à tout dialogue possible.

Mâhir `Abd Allâh : Le frère `Abd Al-`Adhîm sur internet pointe un autre paradoxe complétant ce que vous dites. Il dit : « A travers votre émission que voici, je voudrais adresser un message au gouvernement français. Si le gouvernement français empêche nos sœurs musulmanes de porter le voile, va-t-il également empêcher les nonnes chrétiennes de le porter ? Pourquoi le même discours ne s’applique-t-il pas sur les nonnes chrétiennes ? » [11]

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Oui, les nonnes chrétiennes pratiquent leur religion, ce qui montre que le voile est commun à toutes les religions. La nonne se voile parce qu’elle pratique sa religion. Et nul ne peut l’en empêcher. Nous soutenons d’ailleurs ces religieuses et nous estimons que leur position est une position saine. Dans nos pays, nous n’empêchons personne de pratiquer ses rites et de se conformer à ses obligations religieuses.

Mâhir `Abd Allâh : Mais une question se pose par rapport au cas allemand, qui a l’avantage d’être plus clair que le cas français. Dans le cas allemand, lorsque la cour constitutionnelle a examiné l’affaire, des experts juridiques ont reconnu qu’il était du droit de l’institutrice de se rendre à son travail avec son voile. Mais les détails de l’affaire ont été laissés à l’appréciation des gouvernements locaux. Ces derniers ont décidé d’empêcher l’institutrice de se rendre à son travail. Il y a donc d’un côté la culture traditionnelle ambiante empreinte d’une certaine intolérance et de l’autre côté la référence juridique suprême - si vous me permettez l’expression - incarnée par la cour constitutionnelle, c’est-à-dire que lorsque l’affaire a été soumise à des experts, ceux-ci ont reconnu à la femme le droit de s’habiller comme bon lui semble. Notre différend est-il alors avec la laïcité en tant que modèle politique ou bien avec une certaine culture traditionnelle prévalant par exemple dans la société française et qui ne parvient à accepter le voile ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : La société occidentale est certes diverse. Dans certains pays, il y a une très grande tolérance. Quelques-uns sont même allés jusqu’à reconnaître la religion musulmane comme religion officielle. Ils intègrent notamment dans leurs programmes scolaires l’enseignement de l’Islam aux élèves musulmans, et ce dans les écoles publiques. Les positions européennes sont donc diverses et variées. Mais malgré cette diversité, prévaut un courant culturel où se sont transmis au fil des siècles des graines de fanatisme anti-musulman indigne d’une civilisation se disant être la civilisation de la liberté. Comment peut-on prétendre être le flambeau de la liberté alors qu’on est animé par un fanatisme contre telle ou telle autre religion, surtout si les disciples de cette dernière sont en nombre conséquent ? Les Musulmans d’Allemagne par exemple se comptent par millions, grâce notamment à nos frères turcs. Bon nombre d’entre eux sont aujourd’hui naturalisés, d’autres sont résidents légaux. Les Musulmans de France sont encore plus nombreux. Les Musulmans s’établissent aujourd’hui sur tout le continent européen. En réalité, le problème est celui de cette culture séculaire qui porte en elle ce fanatisme exacerbé contre l’Islam. Cela s’oppose bien sûr à l’idée répandue selon laquelle la civilisation occidentale est la civilisation des libertés et de la tolérance. Quelle tolérance peut-on espérer trouver dans cette affaire du voile ? Je n’y vois qu’un fanatisme des plus coriaces et nous ne devons nous laisser tromper par certains Occidentaux qui nous rabâchent à longueur de journée qu’ils sont des gens civilisés, des gens épris de liberté et de tolérance, etc, etc, etc.

Mâhir `Abd Allâh : Bien, mais comment expliquer que sur un plan politique, la France réserve au voile un tel traitement ? A vrai dire, l’opinion publique dans les sondages est encore plus négative que l’opinion du personnel éducatif. L’opinion publique française est opposée au principe même du voile. Comment peut-on concilier ces positions radicales avec les positions françaises sur la scène internationale, sachant que la France est sans doute l’un des pays européens les plus engagés aux côtés des positions arabo-musulmanes dans le monde ? Comment peut-on expliquer ce paradoxe ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Concernant la politique internationale, les Européens eux-mêmes reconnaissent qu’ils n’ont ni des amis définitifs ni des ennemis définitifs. Seuls les intérêts sont définitifs. Les positions politiques dépendent donc directement des intérêts présents. Elles n’ont donc pas de caractère figé ou pérennisant. Une personne pourra se trouver un jour de votre côté, le lendemain du côté opposé et le surlendemain dans le camp ennemi. Le problème est ici un problème intellectuel et culturel. Cette attitude est véritablement néfaste à la liberté intellectuelle, religieuse et individuelle, y compris au sein de la civilisation occidentale.

Les efforts des institutions islamiques pour porter nos problèmes à la connaissance de l’Occident

Mâhir `Abd Allâh : Bien. Permettez-moi de vous interrompre ici pour traiter un autre sujet. Bien qu’il existe un grand nombre de centres islamiques en Europe et en Amérique, leur rôle semble être peu concluant. Un pays comme les Etats-Unis par exemple possède dans presque toutes les capitales du monde des centres culturels, pouvant être éventuellement rattachés aux ambassades. Leur rôle consiste à promouvoir la culture américaine, à l’instar de ce que fait par exemple le mondialement célèbre British Council dans le cas du Royaume-Uni. Une part importante du budget du Ministère des Affaires étrangères britanniques est ainsi destinée à ce Conseil. Pourquoi ne remplissons-nous pas des rôles similaires, non pas au niveau des savants ou au niveau des mouvements islamiques, mais au niveau des États musulmans, ne serait-ce que pour améliorer notre image ? Que fait la Ligue arabe ? Que fait l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) qui ne dépense guère qu’un dixième de ce que dépenserait le British Council, à titre d’exemple de ce que font les grands pays, pour clarifier et promouvoir leur culture - sachant que ces pays n’ont nullement besoin de promotion puisqu’ils se sont affirmés par leurs réussites technologiques et par leur ancienne colonisation de nos contrées ? Qu’avons-nous fait pour laver cette image que nous venons d’évoquer ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Malheureusement, nous manquons gravement à nos devoirs envers notre message, notre culture et notre civilisation. Nous accusons un énorme retard sur les plans religieux, culturel, politique et plus généralement sur le plan civilisationnel. Nul n’agit.

Pourtant, au plan politique, notre cause est la plus juste qui soit, mais nous n’avons pas réussi à la promouvoir dans le monde ni à la défendre pour contrebalancer la campagne sioniste. Au plan religieux, et nous avons traité de ce point dans des émissions passées, nous avons échoué dans la transmission de notre message au monde entier - le message de l’Islam. Il y a environ trois milliards d’êtres humains qui vivront et mourront sans avoir jamais entendu parler de l’Islam et autant qui en auront reçu une image hideuse et mensongère. Quelle est notre réaction ? Au plan culturel, nous n’avons rien fait non plus pour promouvoir notre civilisation, ses caractéristiques, sa richesse, et sa modération. Il y a un grand nombre de centres populaires, dont certains jouent un rôle positif. Mais la plupart ne se préoccupe que de querelles juridiques secondaires. Ceux-là passent leur temps à appeler la femme à porter le niqâb, alors que nous sommes en train de défendre le hijâb [12]. Ils appelent au niqâb au beau milieu de l’Europe. Autrement dit, nous n’avons pas idée de ce que j’appelle la jurisprudence des priorités, c’est-à-dire la capacité à déterminer les choses d’importance majeure qui doivent figurer en première place dans nos priorités et pour lesquelles nous devons dépenser tous nos efforts.

Où sont nos grandes institutions ? Où est la Ligue Arabe ? Où est l’OCI ? Où sont les grandes universités ? Où sont les institutions religieuses ? Al-Azhar et les autres universités ? Nous faisons gravement défaut à nos obligations. Par conséquent, nul n’est à blâmer si nous sommes incompris sur des questions qui sont d’une simplicité et d’une facilité enfantines, sans même parler des questions primordiales de l’islam comme celle du voile.

Mâhir `Abd Allâh : Bien, permettez-moi de prendre quelques appels de nos téléspectateurs. Nous avons en ligne notre sœur Laylâ qui appelle de France. Sœur Laylâ, on vous écoute.

Laylâ Bin Muhammad : Que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Laylâ Bin Muhammad : D’abord, je voudrais remercier Dr Al-Qaradâwî pour ses dernières interventions. Je voudrais ensuite dire que les Musulmans en France sont un peu perdus. Je suis Musulmane de nationalité française. J’habite en France depuis plus de vingt-trois ans. A mon sens, le problème n’est pas tant un problème de voile qu’un problème identitaire. Le Musulman n’a nulle part où aller pour se documenter et apprendre sa religion. Malheureusement, l’image de l’Islam est déformée, et celle du Musulman l’est également dans une certaine mesure. Six millions de musulmans par rapport à une population totale de soixante millions, cela représente une minorité. Normalement, une minorité doit cultiver le respect et le vivre-ensemble avec la majorité. Pourtant, le Musulman ou les enfants d’immigrés donnent une image différente de l’Islam que nous connaissons, à savoir tolérance et... respect d’autrui. C’est pourquoi l’image de l’Islam, ramenée aujourd’hui au voile, récolte l’opposition de tous. Tout le monde est contre... le voile. Mais si nous cherchons les sources du problème, on se rend compte que c’est le Musulman qui ne respecte pas autrui et qui ne se comporte pas en tant que minorité. A titre d’exemple, nous savons que les Juifs sont peu nombreux également, mais ils respectent les règles du jeu démocratique ou républicain tout en conservant leur identité. Le Musulman, lui, n’a pas su conserver son identité. Merci.

Mâhir `Abd Allâh : Sœur Laylâ, vous soulevez un point important. Vous écouterez dans quelques instants la réponse du Sheikh. Ecoutons d’abord la question du frère `Alî Al-Ahmad de Londres. Frère `Alî, la parole est à vous.

`Alî Al-Ahmad : Que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

`Alî Al-Ahmad : Que Dieu vous rétribue. En préambule, je voudrais féliciter la sœur qui s’est nouvellement voilée à Al-Jazîrah. Je souhaiterais que le Sheikh encourage les autres présentatrices d’Al-Jazîrah à en faire autant car c’est une très bonne chose en effet. Ce dont je voudrais parler aujourd’hui c’est le sujet que le Sheikh - que Dieu le rétribue constamment - évoque souvent, à savoir la jurisprudence des priorités. Il y a actuellement en Tunisie une véritable guerre contre le voile. La femme voilée y est privée de tout : on va même jusqu’à lui interdire d’accoucher à l’hôpital. En Turquie également, une guerre est livrée au voile. En Syrie, il fut un temps où le voile était arraché de force dans la rue. On imposa également la mixité à l’école à l’heure où la Syrie comptait 90% d’écoles non mixtes. Nous sommes tout à fait favorables à ce que vous vous rendiez en France pour débattre, discuter, faire des réclamations, etc. Mais, chez nous, en Tunisie, en Syrie... Bref, je voudrais demander au Sheikh - que Dieu le rétribue - quand cesserons-nous de parler pour...

Mâhir `Abd Allâh : Frère `Alî, vous soulevez également un point important. Je vous en remercie. Bien, écoutons maintenant le frère Muhammad de France. Frère Muhammad, à vous la parole.

Mouu>hammad : Que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Muhammad : Que Dieu vous salue, Sheikh Al-Qaradâwî.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que Dieu vous salue et vous honore, mon frère. Je vous écoute.

Muhammad : J’aurais une question concernant l’affaire de nos filles en France. Doivent-elles aller à l’école en ôtant leur voile ? Par ailleurs, je voulais remercier la sœur Khadîjah Bin Guinnah et lui dire que la presse française a dit du mal sur son compte... Que Dieu vous garde. Dans l’attente de votre réponse.

Mâhir `Abd Allâh : Merci frère Muhammad. Si nous commencions par la question du frère Muhammad ? Lequel est prioritaire si, en fin de compte, nous sommes confrontés à cette alternative, la fille doit-elle en priorité poursuivre son éducation ou porter le voile ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Dans les cas de nécessité, il y a des règles particulières qui s’appliquent. Nous ne voulons pas donner d’avis juridique dans ce sens afin que cela ne serve pas d’argument pour le gouvernement français. Nous revendiquons avant tout le droit de la femme musulmane à porter son voile librement car cela procède de la liberté religieuse, de la liberté individuelle et des Droits de l’Homme. Mais en cas de nécessité impérieuse, la règle stipule que les nécessités lèvent les interdits. Je ne dis pas que la Musulmane doit être privée d’éducation mais, en cas de nécessité, qu’elle porte le voile jusqu’à la porte de son établissement scolaire ; arrivée là, elle ôte son couvre-chef, puisque le problème tourne autour du couvre-chef, et le range dans son sac, puis à la sortie, elle le remet, ceci bien entendu dans les circonstances coercitives que l’on décrit ici. Notre propos est limité strictement à ce contexte de nécessité impérieuse.

Le rejet du voile par certains pays musulmans

Mâhir `Abd Allâh : Bien... Si nous revenions à la question du frère `Alî ? Question équitable et logique à mon sens. Nous mettons à l’index la culture française, certains restes de croisisme [5], ainsi qu’un certain athéisme laïc, mais tout ceci a des raisons historiques et s’inscrit dans une lutte vieille de plusieurs siècles. Mais comment expliquer que certains pays arabo-musulmans, sans nommer personne, adoptent des positions similaires à celle de la France vis-à-vis du voile ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : C’est ahurissant en effet. Il est à la fois honteux et étonnant que cela ait lieu dans nos pays arabo-musulmans. C’est ce que j’appelle l’extrêmisme laïc. Tout comme nous souffrons d’un extrêmisme religieux ou islamique, il existe également un extrêmisme encore plus dangereux, à savoir l’extrêmisme laïc. L’extrêmisme musulman puise sa raison d’être dans cet extrêmisme laïc, cet extrêmisme qui empêche la femme voilée d’aller à l’école, à l’université, d’occuper une fonction publique, de se faire soigner à l’hôpital, voire d’y accoucher comme l’évoquait notre auditeur. En réalité, ceci est un crime. Ces gens pratiquent la politique du tarissement des sources, les sources du sentiment religieux, dans l’éducation, dans les médias, dans la culture, afin d’éviter la formation d’une personnalité attachée à l’Islam. Il en résulte une société inconsistante, sans racine, sans religion et sans foi. Tel est le véritable danger. J’ai fait la lumière sur ce sujet dans mes livres, dans mes conférences et même dans des épisodes passés de cette émission. Cela m’a valu la colère et le courroux de certains, mais cela m’importe peu tant que j’œuvre pour l’Agrément de Dieu - Exalté et Glorifié soit-Il. Nous condamnons les pays qui commettent ce forfait. Il se trouve qu’ils sont également les disciples de la culture et de la civilisation occidentales...

Mâhir `Abd Allâh : D’un autre côté, dans leur lutte contre les islamistes, certains intellectuels arabes exercent des pressions sur les gouvernements occidentaux...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Tout à fait. Certains intellectuels arabes ont également téléphoné à la sœur Khadîjah Bin Guinnah s’offusquant de la voir porter le voile. Gloire à Dieu ! Il est toujours étonnant de constater que lorsque la femme se dénude comme elle veut, personne ne s’offusque de son choix. Mais lorsqu’elle décide de respecter la loi de Dieu et d’accomplir son devoir, certains lui insufflent le mal. D’ailleurs, comme le souligne l’auditeur, même en France, on s’en est offusqué. Nous implorons Dieu de raffermir notre soeur Khadîjah dans sa position et qu’elle soit un exemple pour autrui par la Volonté de Dieu.

Mâhir `Abd Allâh : En réalité, nous avons reçu de nombreuses félicitations, sur internet, à l’attention de la sœur Khadîjah. Prenons maintenant l’appel du frère Ahmad `Alawî d’Algérie.

Ahmad `Alawî : Allô. Bonsoir.

Mâhir `Abd Allâh : Bonsoir.

Ahmad `Alawî : Je voudrais d’abord saluer notre noble Sheikh.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que Dieu vous salue mon frère.

Ahmad `Alawî : Je voudrais simplement dire que de manière générale, dans les pays musulmans et les pays arabes, nous n’avons pas réussi à contrôler nos filles chez nous... Comment alors pouvons-nous défendre les autres Musulmanes vivant en France et, plus généralement, en Occident ? J’espère que ma question est claire. Merci pour votre émission. Au revoir.

Mâhir `Abd Allâh : Merci monsieur. Écoutons maintenant le frère `Ârif Sharaf qui nous appelle de Jordanie. A vous frère `Ârif.

`Ârif Sharaf : Que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

`Ârif Sharaf : Noble Sheikh Yûsuf Al-Qaradâwî.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que Dieu vous salue mon frère. Je vous écoute.

`Ârif Sharaf : Les dhimmis vivant dans les pays musulmans sont soumis à des lois établies dans les textes. Ce sont les lois gouvernant les non-Musulmans dans les pays musulmans. Mais il n’y a pas de lois concernant les musulmans vivant en dehors des pays musulmans et que ces derniers seraient tenus d’observer. En tout cas, il me semble qu’il en est ainsi car je n’ai lu aucun ouvrage qui précise le statut des Musulmans en dehors des pays musulmans. Qu’est-ce qui se fait à l’Académie de Jurisprudence islamique de la Mecque ? Pourquoi ne publie-t-on pas un ouvrage à ce sujet ? Nous avons grand besoin, en effet, d’une référence qui éclaire les Musulmans vivant dans les pays non-musulmans sur les règles islamiques qu’ils doivent observer. Que Dieu vous préserve et que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Merci frère `Ârif. Ecoutons maintenant le frère Ahmad du...

Dr. Yûsuf Al-Qaradâwî : Je voudrais juste faire un commentaire sur la question du frère... Depuis un peu plus de dix ans, le Conseil Européen de la Fatwâ et de la Recherche (CEFR) a été mis en place. Il s’occupe essentiellement de ce que l’on appelle la jurisprudence des minorités musulmanes dans les sociétés non-musulmanes.

Lorsque j’ai écrit mon livre intitulé Les non-musulmans dans la société islamique, certains frères m’ont réclamé un livre portant sur Les musulmans dans les sociétés non-islamiques. Les frères qui ont mis en place ce Conseil, pour la plupart issus de l’Union des Organisations Islamiques, m’ont honoré en me désignant Président du Conseil. Depuis, neuf sessions du Conseil se sont tenues et ont abouti à des fatâwâ et à des recherches. De plus, le Conseil publie une revue scientifique comprenant des études très importantes, qui cristallise la jurisprudence des minorités, et fournit les fatâwâ nécessaires. Je voudrais donc dire au frère que ce à quoi il aspire existe en partie et nous espérons que cela répondra, un tant soit peu, par la Volonté de Dieu, au vide constaté.

Mâhir `Abd Allâh : Ecoutons le frère Ahmad Ad-Dirdîrî du Qatar.

Ahmad Ad-Dirdîrî : Bonsoir, que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix soit sur vous. La parole est à vous.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Ahmad Ad-Dirdîrî : Comment allez-vous Sheikh ?

Dr. Yûsuf Al-Qaradâwî : Que Dieu vous salue mon frère.

Ahmad Ad-Dirdîrî : J’aurais une question et un commentaire si vous me le permettez.

Mâhir `Abd Allâh : Je vous en prie.

Ahmad Ad-Dirdîrî : Depuis un certain temps, ces gens nous traitent - ils traitent l’Islam en général - d’une manière inhumaine. Les croisades ont commencé bien avant que les sionistes n’aient une existence et un État. Depuis très longtemps, nous sommes dans la ligne de mire de ces pays. Et nous, nous nous sommes résignés devant notre faiblesse. Ces gens ont pour principe de tourner l’autre joue, alors que notre principe est œil pour œil et dent pour dent. Pourquoi donc ne livrons-nous pas...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Mon frère, nous avons également pour principe : « La sanction d’une mauvaise action est une mauvaise action identique. Mais quiconque pardonne et réforme, son salaire incombe à Dieu. » [13]

Ahmad Ad-Dirdîrî : Je voulais seulement dire que notre religion ne cultive pas la faiblesse. Elle valorise la force : « Et préparez-leur » [14]. Pourquoi ne les traitons-nous de la même manière lorsqu’ils viennent chez nous ? Toute personne portant un crucifix devrait l’ôter à l’aéroport. Toute personne dénudée devrait se couvrir en entrant chez nous et se conformer à la législation islamique, tout comme ils nous imposent d’ôter le voile et de nous défaire de nos habits islamiques. Enfin, mes salutations cordiales à la soeur Khadîjah et que Dieu renforce sa foi et la raffermisse. Merci beaucoup et que la paix soit sur vous.

Mâhir `Abd Allâh : Merci frère Ahmad, merci monsieur. La soeur Laylâ disait que le problème provient en partie des Musulmans vivant en France qui, par leur comportement, pourraient contribuer à installer une mauvaise image de l’Islam. Cela expliquerait les réactions irrationnelles de la société française. Partagez-vous ce sentiment ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Disons que cela est en partie fondé, mais que ce n’est pas la seule explication. Il y a malheureusement des Musulmans qui ne font pas honneur à leur religion. La précarité de leur situation économique et sociale est sans doute un premier facteur ; de plus, ils ne reçoivent pas une éducation suffisante et souffrent du chômage, avec en sus l’absence d’une éducation religieuse suffisante - puisqu’il n’y a pas d’écoles religieuses et que les mosquées et cercles d’enseignement sont peu nombreux. Bref, il y a un véritable problème issu des manquements dont nous sommes responsables. La Communauté musulmane manque gravement à ses devoirs. En l’espèce, elle manque à son devoir d’orientation des minorités qui se comptent aujourd’hui par millions. La Communauté dans son ensemble, et les centres islamiques en particulier, doivent s’intéresser à cela, laissant de côté les différends et les combats surfaits autour de questions secondaires qui consument le temps et l’énergie des Musulmans, pour orienter les Musulmans vers ce qu’il y a de mieux.

Mâhir `Abd Allâh : Vous avez répondu à la première question de notre auditrice. Elle disait aussi que le problème en France et ailleurs dépasse le voile. A ses yeux, il s’agit d’un problème identitaire...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Oui. Le voile n’est pas le seul problème. Il est le problème des Musulmanes pratiquantes. Ce sont elles qui rencontrent ce problème. Les non-pratiquants n’ont pas de problème, et c’est la majorité malheureusement. La minorité qui s’attache à la pratique trouve ces épines sur son chemin. Nous discutons de ce problème avec les Français en particulier, et les Européens en général. Nous voulons les convaincre que cela n’est pas digne de leur civilisation, ni de leur philosophie de la vie, ni même de leur conception de la laïcité, ni des règles de bon voisinage, ni du dialogue que nous souhaiterions établir entre les diverses parties. Aucun dialogue et aucune tolérance ne peuvent s’instaurer s’ils font montre d’autant de sectarisme à notre égard. Tel est le problème. Le fait que nous nous intéressons à cet aspect ne signifie pas que nous délaissons le problème du voile en Turquie ou en Tunisie. Non, dire cela viserait à faire diversion de l’autre problème. Nous traitons les problèmes qui sont soulevés au moment présent. Or actuellement, c’est le problème de ces deux filles, défendues par leur père, qui est à l’ordre du jour. Car ce problème est sans cesse soulevé et constitue une plaie toujours ouverte.

Mâhir `Abd Allâh : Écoutons maintenant le frère `Âmir Al-`Irâqî en Grande-Bretagne. A vous, frère `Âmir.

`Âmir Al-`Irâqî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu et Ses Bénédictions.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix et la miséricorde soient sur vous.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

`Âmir Al-`Irâqî : Je vous salue frère Mâhir ainsi que votre honorable invité.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que Dieu vous salue.

`Âmir Al-`Irâqî : J’aurais deux commentaires et je souhaiterais que vous ne m’interrompiez pas comme à votre habitude, si vous le voulez bien.

Mâhir `Abd Allâh : Si vous êtes assez bref, je ne vous interromprai pas.

`Âmir Al-`Irâqî : Premièrement, en ce qui concerne le dialogue avec l’Occident sur la base de leurs conceptions, celle de la liberté en paticulier, comme le Sheikh a bien voulu le faire, nous ne pouvons pas prendre part à un tel dialogue en fondant notre discours sur leurs conceptions qui en soi contredisent l’Islam. Si nous considérons le concept de liberté dans son ensemble, il apparaît qu’il est complètement contraire à l’Islam. Si nous demandons à l’Occident d’accepter le voile sur la base du respect des libertés, nous acceptons sur la même base le contraire du voile c’est-à-dire le fait de se dénuder, ce qui est contraire à la religion de Dieu - Exalté et Glorifié soit-Il. Notre dialogue avec les non-Musulmans, ou avec les Musulmans ou avec quiconque, doit être basé sur une seule chose : le jugement de Dieu - Exalté soit-Il - le jugement légal dont nous ne nous départons pas...

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Mais eux ne croient pas au jugement de Dieu. Ce que vous dites est quand même insensé...

`Âmir Al-`Irâqî : Deuxièmement, cher frère, en ce qui concerne le voile, et notre rapport avec l’Occident, la vérité est qu’il n’y a point de dialogue avec l’Occident. Le Sheikh nous a fait l’honneur de souligner que l’Occident approuve tout ce que les autres religions font sauf l’Islam. Cela s’explique par le fait que notre conflit avec l’Occident est d’ordre idéologique. L’Occident sait pertinemment que l’Islam est un mode de vie, un mode qui déracine et qui rejette tout autre mode, n’acceptant que le jugement de Dieu. L’Occident est donc obligé de combattre cette religion et ce mode de vie pour installer son propre mode. Cette lutte...

Mâhir `Abd Allâh : Très bien, frère `Âmir, votre propos est clair. Vous entendrez, si Dieu le veut, le commentaire du Sheikh à ce sujet. Merci pour votre participation. Écoutons maintenant la sœur Înâs de France. Înâs, à vous.

Înâs : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu. Je suis une étudiante tunisienne. Je poursuis mes études en France. Je vais à l’université avec mon voile et il me semble que le problème en France se pose uniquement à l’école, dans les collèges et les lycées, et ne concerne pas les universités, contrairement à ce qui se passe en Tunisie. Mes sœurs en Tunisie, par exemple, sont confrontées à de très nombreux problèmes dans la rue. En septembre dernier, on leur a arraché leur voile dans la rue. Il n’est donc pas normal que je demande à un pays non-musulman de respecter le mode vestimentaire islamique alors que dans un pays musulman, nous ne jouissons pas des droits islamiques les plus élémentaires. Je ne sais que faire... Quoi qu’il en soit, j’estime que suis mieux lotie en France, beaucoup mieux... qu’en Tunisie. Notre priorité devrait donc être en premier lieu de combattre ces problèmes dans nos pays arabo-musulmans avant de demander aux non-Musulmans de respecter notre islamité.

Mâhir `Abd Allâh : Sœur Înâs, remarque pertinente. Cependant, le Sheikh a déjà commenté ce point. Passons maintenant au frère `Abd As-Salâm Sa`dûn de Suisse. Ce sera notre dernier appel. Essayez d’être bref, frère `Abd As-Salâm.

`Abd As-Salâm Sa`dûn : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

Mâhir `Abd Allâh : Que la paix et la miséricorde soient sur vous.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Que la paix soit sur vous ainsi que la Miséricorde de Dieu.

`Abd As-Salâm Sa`dûn : Je voudrais clarifier deux choses et j’aimerais avoir le sentiment du Sheikh à ce sujet, que Dieu vous bénisse.

Premièrement, le problème en Tunisie concerne la liberté de dire une parole juste, que cela porte sur nous-mêmes ou sur le pouvoir tunisien. Le mouvement islamiste a eu tort avant tout de parler au nom de l’Islam. Le pouvoir quant à lui a eu tort de sévir contre le mouvement islamiste et de combattre l’Islam. Ainsi le pouvoir combat l’Islam au nom de sa lutte contre le mouvement islamiste. Toute sœur portant le voile en Tunisie est soupçonnée d’appartenir à la mouvance islamiste. C’est un problème très grave. C’est le premier point que je voulais exprimer, demandant au pouvoir tunisien de relâcher son emprise sur l’Islam car, en tant que peuple, nous sommes victimes du pouvoir et victime des erreurs du mouvement islamiste.

Deuxièmement, nous oublions en tant que Musulmans que l’Occident, constitué majoritairement de Juifs et de Chrétiens, nous combat jour et nuit, que nous le voulions ou pas. Notre Seigneur - Exalté soit-Il - dit : « Voici que vous les aimez, alors qu’ils ne vous aiment pas ; et vous avez foi dans le Livre tout entier. Et lorsqu’ils vous rencontrent, ils disent : "Nous croyons" ; et une fois seuls, de rage contre vous, ils se mordent les doigts. » [15] Et aujourd’hui encore, nous leur réservons toujours notre amour, nous émigrons chez eux et demandons leur aide. Le plus étrange est que nos filles quittent le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et nombre de pays musulmans et s’installent dans les pays occidentaux ; puis elles épousent des incroyants et oublient le jugement de Dieu - Exalté soit-il - à ce sujet. Il est donc prioritaire pour nous de nous cultiver nous-mêmes, et de nous adresser au pouvoir tunisien, rappelant à ses tenants qu’ils seront jugés par Dieu - Exalté soit-Il...

Mâhir `Abd Allâh : Très bien, frère `Abd As-Salâm, merci beaucoup. Je pense que vous abordez la même question. La Tunisie est un sujet intéressant. Nous avons reçu de très nombreux commentaires, notamment à propos du port du voile en Tunisie. La question est claire désormais. L’émission va bientôt toucher à sa fin.

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Je veux seulement répondre au frère qui disait que nous ne devions pas dialoguer avec les Français ou les Européens en faisant référence à leur culture des libertés ou que sais-je encore ; et que nous devions fonder notre discours sur le jugement de Dieu. Si mon interlocuteur ne souscrit pas au jugement de Dieu, comment puis-je le forcer à l’appliquer ? Si dans nos pays musulmans les jugements légaux ne sont pas appliqués, alors qu’il s’agit de pays musulmans, comment obliger autrui ? Par ailleurs, je voudrais demander : Qui a dit que les libertés et les valeurs similaires sont contraires à l’Islam ? Bien au contraire, l’Islam entérine la liberté religieuse : « Nulle contrainte en religion ! » Il entérine également la liberté individuelle, dans certaines limites : l’individu mange et boit à sa guise, il se vêt, se loge et se meut comme bon lui semble, la liberté civile lui est garantie tant qu’elle ne se heurte pas à la liberté d’autrui et ne sort pas des limites du licite tracées par Dieu. L’Islam affirme la liberté de l’individu : "Depuis quand asservissez-vous les hommes alors que leurs mères les ont mis au monde libres ?" [16] Je tenais simplement à réaffirmer cette vérité.

Mâhir `Abd Allâh : Nous avons reçu par internet un grand nombre de messages de félicitations à l’attention de Khadîjah, lui souhaitant de tenir bon. Autrement, voici quelques messages envoyés par nos téléspectaeturs :

Le frère Muhammad, ingénieur, écrit : "Le problème de la France avec le voile est complexe. Parmi ses sources principales, il y a le fait que l’on ne reconnaisse pas que le port du voile est un devoir religieux. Il s’ensuit que celles qui le portent sont automatiquement cataloguées comme des extrémistes. L’islamophobie s’exprime aujourd’hui ouvertement, de crainte que le voile ne se propage."

Le frère Mu’min, fonctionnaire en Arabie Saoudite, écrit : "La solution serait peut-être que les institutions privées et les gouvernements - bien que nous ayions perdu tout espoir en ces derniers - envoient des messages de condamnation par toutes les voies internationales et médiatiques, afin que le monde entier sache que nous sommes dans notre droit."

Le frère Abû `Abd Ar-Rahmân, médecin vivant dans un pays arabe, écrit : "On interdit aux femmes de porter le voile. Quel est le conseil du Sheikh aux gouvernants ? Et quel est son conseil aux femmes musulmanes ?"

Le frère Usâmah Mansûr écrit : "Nous parlons de la laïcité de la France et de l’Allemagne ; ils ont leurs raisons et nous pouvons les en excuser. Mais que dire de la laïcité des pays arabo-musulmans et de cet Islam à l’américaine imposé dans certains pays arabes ?"

Monsieur, nous avons trois minutes pour conclure. Que pensez-vous, de par votre grande expérience, du lien que certains contributeurs ont essayé d’établir entre la situation actuelle et le terrorisme, entre la situation actuelle et la campagne de déformation de l’Islam ? Tout compte fait, cette histoire de voile ne fait-elle pas partie d’une guerre plus globale contre l’Islam ? Ou bien la France ne fait-elle que défendre sa culture propre ? Lorsque nous lisons dans une respectable revue américaine des propos alarmistes sur le terrain identitaire qui parlent du déferlement des populations musulmanes qui ne vont pas tarder à envahir l’Europe, s’agit-il d’une croisade contre l’Islam, au sens historique et hideux du terme ? Ou bien est-ce une défense du soi contre une vague d’altérité ?

Dr Yûsuf Al-Qaradâwî : Je ne voudrais pas jeter de l’huile sur le feu. Nous prônons le rapprochement et le dialogue. Nous prônons la tolérance, ce qui implique que nous portions un regard modéré sur les événements. Nous appelons les Français, les Allemands et les Européens en général, à dépasser le regard traditionnel qu’ils portent sur cette question, à dépasser cette peur maladive de l’Islam... Pourquoi considèrent-il l’Islam comme un spectre effrayant ? L’Islam aspire au vivre-ensemble et à la tolérance vis-à-vis d’autrui. Tout ce que nous souhaitons, c’est que les Musulmans soient libres de vivre leur Islam. En quoi est-ce que cela nuirait à la civilisation occidentale, ou à un grand pays comme la France ou l’Allemagne, qu’une élève musulmane porte le voile et se rende à l’école en le portant ?

Les Égyptiens ont une boutade sur les barbus. Ils disent : "Untel porte la barbe, en quoi est-ce que cela te pèse ?" De même, telle femme couvre sa tête, en quoi est-ce que cela te dérange ?

Je voulais enfin faire un commentaire sur les propos de cet auditeur qui préconisait le principe de traitement réciproque, à savoir que dès leur arrivée à l’aéroport, on demanderait à ceux qui portent un crucifix de l’enlever, et aux femmes dénudées de se couvrir par exemple. Nous n’agissons pas de la sorte car notre comportement est dicté par des valeurs, que nous considérons comme des lois émanant de notre Seigneur, et avec lesquelles nous n’avons pas à badiner. Même si nous sommes victimes de leur injustice, nous nous devons d’être justes à leur égard : « Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Pratiquez l’équité : cela est plus proche de la piété. Et craignez Dieu. Car Dieu est certes Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. » [17]

Mâhir `Abd Allâh : Monsieur, je vous remercie pour avoir été avec nous. Merci à notre réalisateur, Mansûr At-Talâfih et à toute l’équipe technique. Merci également à nos téléspectateurs, avec nos excuses pour tous ceux et celles auxquels nous n’avons pas pu répondre faute de temps. Je vous dis à la semaine prochaine et que la paix, la Miséricorde de Dieu et Ses bénédictions soient sur vous.

P.-S.

Traduit depuis le site Aljazeera.net.

Notes

[1Sourate 33 intitulée les Coalisés, Al-Ahzâb, verset 53.

[2Sourate 24 intitulée la Lumière, An-Nûr, verset 31.

[3Sourate 33 intitulée les Coalisés, Al-Ahzâb, verset 59.

[4Évangile de Matthieu, chapitre 5, versets 27 et 28, La Bible de Jérusalem.

[5Le croisisme est un néologisme que nous avons créé pour traduire le concept arabe de salîbiyyah, substantif issu de salîb qui signifie "croix". Le croisisme désigne une mentalité se réclamant du Christianisme, utilisant la religion pour réaliser des desseins expansionnistes ou impérialistes, plus particulièrement dirigés contre le monde musulman. Le croisisme a souvent été identifié au Christianisme dans l’histoire de l’Église, bien que ce dernier en soit innocent. Le croisisme n’a cessé de s’exprimer tout au long de l’histoire, ses manifestations les plus violentes ayant été les Croisades et la colonisation. Le croisisme est au Christianisme ce que le sionisme est au Judaïsme.

[6Évangile de Matthieu, chapitre 5, verset 44, La Bible de Jérusalem.

[7Évangile de Matthieu, chapitre 5, verset 39, La Bible de Jérusalem.

[8Il semblerait que dans la presse arabe, il y ait eu confusion entre le statut de jurée d’assises en France, une citoyenne choisie arbitrairement pour prendre part à un jury populaire - sans critère particulier de culture ni de poids dans la société - et celui d’un fonctionnaire du système judiciaire français qui, on l’espère, jouit d’un minimum de bagage. Bien sûr, le renvoi d’un juré sur la base de son aspect vestimentaire, sous prétexte que cela affecterait sa neutralité, n’en reste pas moins discutable.

[9Sourate 35 intitulée le Créateur, tir, versets 27 et 28.

[10Il s’agit du cas des soeurs Lévy, exclues de leur lycée à Aubervilliers pour port de voile.

[11Ici, la question dépasse le cadre restreint de l’école, où les nonnes n’ont pas leur place en France, et s’étend à celui du port du voile en général. Il n’est pas alors inutile de rappeler l’intervention de Madame Bernadette Chirac, l’épouse du Président français, afin qu’une religieuse chrétienne paraisse la tête couverte sur ses papiers d’identité, chose formellement interdite par la loi en vigueur et que les musulmanes pratiquantes doivent subir sans broncher, au risque de se faire raccompagner dans leur pays d’origine lorsqu’elles ne jouissent pas de la citoyenneté française...

[12Pour connaître la nuance entre hijâb et niqâb, on pourra se référer à cet article : "Le khimâr, le niqâb et le hijâb, que sont ils ?".

[13Sourate 42 intitulée la Consultation, Ash-Shûrâ, verset 40.

[14Sourate 8 intitulée le Butin, Al-Anfâl, verset 60.

[15Sourate 3 intitulée la Famille d’Amram, Âl `Imrân, verset 119.

[16Cette parole célèbre a été prononcée par `Umar Ibn Al-Khattâb, que Dieu l’agrée, le Compagnon du Prophète - paix et bénédictions sur lui.

[17Sourate 5 intitulée la Table servie, Al-Mâ’idah, verset 8.

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