Français | عربي | English

Accueil > Bibliothèque islamique > Sheikh Yûsuf Al-Qaradâwî > L’Intention et la Sincérité > La vérité de la sincérité > Les paroles d’Al-Ghazâlî sur le statut des oeuvres mitigées et leur éventuel (...)
L’Intention et la Sincérité
Section : La vérité de la sincérité

Les paroles d’Al-Ghazâlî sur le statut des oeuvres mitigées et leur éventuel mérite

mercredi 1er mai 2002

L’un des sujets étudiés par Al-Ghazâlî dans le livre de "L’intention et la sincérité" de l’Ihyâ’ est le statut de l’œuvre où se mêlent des considérations terrestres, des gains personnels, si bien qu’elle n’est ni entièrement dédié à Dieu ni complètement hypocrite : le musulman mériterait-il une part de rétribution pour de telles œuvres ?

Il tient à ce sujet des paroles de valeur qui doivent également être rapportées car nous y trouvons réunis la rationalité du juriste et le cœur du soufi. Il dit - qu’Allâh l’agrée :

Sache que les gens ont divergé au sujet des œuvres non exclusivement dédiées à la Face de Dieu et qui sont empreintes de m’as-tu vu et de flatterie pour l’ego : l’individu mérite-t-il une rétribution pour ces œuvres, mérite-t-il au contraire un châtiment, ou bien est-il quitte c’est-à-dire qu’il ne récolte ni une rétribution ni une punition ?

D’une part, les œuvres ne visant que le paraitre sont catégoriquement au détriment de soi et appellent le mépris divin et le châtiment. En revanche, les œuvres pures appellent la rétribution. Cette analyse porte plutôt sur les œuvres polluées qui, selon la majorité des narrations n’apportent aucune rétribution et ce, malgré quelques divergences.

À ce sujet, nous pensons - et Dieu sait mieux - qu’il faut tenir compte de la force du mobile. Si le mobile religieux équivaut aux raisons de l’ego, les deux mobiles antagonistes se neutralisent et, par conséquent, l’œuvre n’est ni positive ni négative. Si, au contraire, l’hypocrisie prend le pas, l’œuvre n’est pas du tout bénéfique. Elle est même nocive et entraine le châtiment. Certes, le châtiment sera plus léger que celui encouru pour une œuvre totalement hypocrite ne comportant aucune part de dévotion.

Si l’œuvre vise en premier lieu la proximité de Dieu, alors la rétribution dépendra du degré de prédominance du mobile religieux et ce, en vertu de la parole de Dieu - Exalté soit-Il : « Quiconque fait un bien fût-ce du poids d’un atome, le verra, et quiconque fait un mal fût-ce du poids d’un atome, le verra. » [1]] et aussi "Certes, Allah ne lèse (personne), fût-ce du poids d’un atome. S’il est une bonne action, Il la double, et accorde une grosse récompense de Sa part." [2] Ainsi, le mobile sain ne doit-il pas être perdu. Si celui-ci est prépondérant, il est réduit d’une part équivalente au mobile de l’ego mais l’excédent reste. Si, au contraire, il est plus faible alors il contribue à l’allègement du châtiment occasionné par le mobile malsain.

Il révèle également que : Les œuvres ont un impact sur les cœurs dans la mesure où elles renforcent leurs caractéritiques. A ce titre, les inclinations pour le paraitre sont fatales ; elles s’alimentent et se renforcent par les œuvres qui leur sont conformes. A l’opposé, les inclinations saines sont salutaires ; elles s’alimentent et se renforcent grâce aux œuvres qui vont dans le même sens. Lorsque les deux penchants sont réunis dans le cœur, ils s’opposent. Si l’homme œuvre conformément à ce que lui dicte son ego, c’est cette caractéristique qui se renforce, et lorsque son œuvre est dans la lignée de ce qui rapproche de Dieu, alors il renforce aussi cette caractéristique en lui, l’une étant fatale et l’autre salutaire.

Si le renforcement de l’une équivaut au renforcement de l’autre, les deux caractéristiques se contre-balancent à l’image d’une personne à qui la chaleur fait du mal : si elle consomme un aliment chaud suivi d’un aliment froid compensant la chaleur du premier, c’est comme si elle n’avait rien consommé. En revanche, si l’un des deux est prépondérant, ses effets se feront ressentir. De même, si rien ne se perd dans les aliments et les médicaments pris et que cela a un impact sur le corps conformément aux lois de Dieu - Exalté soit-Il, le bien et le mal ne se perdent pas non plus et ne sont pas sans conséquence sur la luminosité du cœur ou son noircissement, et sur son rapprochement de Dieu ou son éloignement.

Lorsque l’individu fait ce qui le rapproche de Dieu d’un empan en même temps que ce qui l’en éloigne, il retourne à sa position initiale et en sort quitte. Si son premier acte le rapproche de deux empans et que le second l’éloigne d’un empan, il gagne un empan sans aucun doute. Le Prophète - paix et bénédiction de Dieu sur lui - dit : « Fais suivre le péché par une œuvre pie, elle l’effacera. » Si l’hypocrisie pure est effacée par la sincérité pure, lorsque les deux se mêlent ils se refoulent nécessairement. En témoigne l’unanimité de la ummah sur le fait que celui qui part en pèlerinage emmenant avec lui des marchandises à vendre est rétribué pour son pèlerinage bien qu’il eut été mêlé à un gain matériel. Certes, on pourrait dire qu’il n’est rétribué pour son pèlerinage qu’à partir du moment où il atteint la Mecque, son commerce étant indépendant du pèlerinage, ce dernier est totalement voué à Dieu. Les deux œuvres ont le trajet en commun et il ne recevra aucune rétribution pour son voyage aussi longtemps qu’il visera le commerce. Mais, il est plus juste de dire qu’aussi longtemps que le pèlerinage est le mobile principal et que le commerce est comme un auxilliaire ou une activité annexe, alors le voyage ne sera pas dénué de rétribution.

Il en est de même pour les conquérants qui ne font pas de différence entre le combat des mécréants dans des régions où le butin est important et des régions dépourvue de butin. Il est exclu de dire que la perception de cette différence annulerait totalement la rétribution de leur jihâd. Au contraire, la justice requiert que l’on dise : si le moteur principal et le mobile fort est la volonté d’élever la Parole de Dieu - Exalté soit-Il - tandis que la recherche du butin n’est qu’accessoire, alors la rétribution ne s’annule. Certes, elle n’est pas égale à la rétribution de celui qui ne prête même pas attention au butin car cette attention est assurément un manquement.

Si tu dis : Les versets et les traditions indiquent que la pollution des actes due à l’hypocrisie annule la rétribution et que cela englobe la recherche du butin, le commerce et tous gains terrestres. En effet, Tâwûs et d’autres successeurs rapportèrent qu’un homme interrogea le Prophète - paix et bénédiction de Dieu sur lui - au sujet de celui qui surfait le bien, ou aurait-il dit : celui qui donne l’aumône et aime en être loué et rétribué. Le Prophète ne sut quoi lui répondre jusqu’à la révélation du verset : « Que celui qui espère rencontrer son Seigneur fasse une œuvre pie et qu’il ne mêle personne à l’adoration de son Seigneur » [3]. Or, cet homme visait aussi bien la rétribution que les louanges. Par ailleurs, Mu`âdh rapporta de la part du Prophète - paix et bénédiction de Dieu sur lui - que : « La moindre hypocrisie relève de l’associationnisme. » Abû Hurayrah rapporta de la part du Prophète - paix et bénédiction de Dieu sur lui - que : « On dit à celui qui associe dans son œuvre : demande ta rétribution auprès de celui que tu servais. »

On rapporte également de la part de `Ubâdah qu’Allâh - Exalté soit-Il - dit : "Je suis Celui qui se passe le plus parfaitement de toute association. Lorsque l’on fait une œuvre pour Moi et que l’on y associe autrui avec Moi, je cède ma part pour Mon associé." Abû Mûsâ rapporta qu’un bédouin vint voir le Messager de Dieu - paix et bénédictions de Dieu sur lui - et dit : "Ô Messager d’Allâh ! Les gens combattent par impétuosité, par bravoure, et pour être vus ; lequel se bat sur le chemin de Dieu ?" Le Prophète - paix et bénédictions sur lui - répondit : "Celui qui lutte afin que la Parole de Dieu soit supérieure est sur le chemin de Dieu." De même, `Umar Ibn Al-Khattâb - que Dieu l’agrée - dit : "Vous dites qu’untel est un martyr alors qu’il se peut qu’il ait chargé sa monture de papier (c’est-à-dire de l’argent)". Ibn Mas`ûd - qu’Allâh l’agrée - dit : "Le Messager de Dieu - paix et bénédictions de Dieu sur lui - dit : ’Celui qui immigre à la recherche d’un but terrestre alors telle sera sa récompense’ "

Nous répondons que ses ahâdîth [4] ne contredisent pas ce que nous avons dit car ils désignent celui qui ne visent que des objectifs de ce monde comme quand il dit : "Celui qui immigre à la recherche d’un but terrestre", il désigne celui dont c’est le souci majeur. Nous avons précisé préalablement que ceci est un péché et une transgression, non pas parce que la recherche de gains terrestres serait illicite, mais parce que cette recherche par le biais des actes religieux est illicite à cause de l’hypocrisie inhérente et du détournement du culte de sa finalité. Quant à la mention faite de l’association, cela désigne l’égalité et nous avons montré que lorsque les mobiles antagonistes sont de force égale, ils se neutralisent ; le sujet en est quitte et ne peut espérer de rétribution. D’autre part, l’homme est en péril en cas d’association car il ignore lequel des deux motifs prime sur sa démarche qui en définitive peut être une calamité pour lui. C’est pourquoi le Très Haut dit : « Que celui qui espère rencontrer son Seigneur fasse une œuvre pie et qu’il ne mêle personne à l’adoration de son Seigneur » c’est-à-dire que l’on ne peut espérer la rencontre tout en étant coupable d’association dont la meilleure issue est la nullité.

On pourrait également dire que le martyre ne s’obtient que sous réserve de sincérité lors de la conquête. Néanmoins, on ne peut dire que celui dont le mobile religieux est suffisamment fort pour l’inciter à la conquête, qu’il y ait un butin ou non, et que face à deux ennemis mécréants, l’un riche et l’autre pauvre, il préfère le riche afin d’élever la Parole de Dieu et obtenir le butin, on ne peut dire que celui-là ne recevra aucune rétribution pour la conquête. Nous demandons refuge aurpès de Dieu qu’il en soit ainsi car cela constituerait une gêne en religion, et une source de désespoir pour les musulmans, car les œuvres de l’homme sont rarement débarrassées de ces impuretés. Cela se traduit donc par la diminution de la rétribution, mais pas la nullité de l’acte.

Certes, l’homme dans cette situation est en grand danger car il pourrait penser que le mobile le plus fort est celui de la recherche de la proximité de Dieu alors qu’en son for intérieur c’est le gain personnel qui prime et ce, de manière très subtile. La rétribution ne se réalise qu’avec la sincérité, chose dont le serviteur ne peut être totalement sûr même s’il prend toutes ses précautions.

Ainsi après avoir fait de son mieux, doit-il rester dans le doute entre l’acceptation et le refus (de son œuvre), craignant que son culte soit atteint d’un défaut entrainant plus de calamités que de rétribution. Telle était la condition des craintifs parmi les gens lucides. Telle doit être la condition de toute personne clairvoyante. C’est pourquoi Sufyân - qu’Allâh lui fasse miséricorde - dit : Je ne tiens pas compte de l’apparence de mes actes. De même, `Abd Al-`Azîz Ibn Abî Ruwâd dit : J’ai vécu au voisinage de cette Maison pendant soixante ans et y accomplit soixante pèlerinages. A chaque fois que je m’engageais dans des œuvres de Dieu - Exalté soit-Il, je faisais mon propre examen de conscience. À chaque fois, je trouvais la part du diable plus grande que celle de Dieu. J’espère seulement m’en sortir quitte.

Toutefois, on ne doit pas cesser d’œuvrer par peur de l’hypocrisie et des défauts entachant les œuvres car ceci est ce que l’aboutissement des desseins du diable. Ce que l’on vise c’est de ne pas passer à côté de la sincérité alors que celui qui abandonne les œuvres perd à la fois l’œuvre et la sincérité.

On relate que quelque nécessiteux au service d’Abû Sa`îd Al-Kharrâz mettait peu de cœur à son travail. Abû Sa`îd parla un jour de la sincérité pensant au travail bien soigné. Alors le nécessiteux se mit à observer son cœur à chaque geste lui demandant d’être sincère. Il ne put alors accomplir les tâches qui lui étaient dévolues si bien que son maître s’impatienta et l’interrogea sur son histoire. Celui-ci l’informa qu’il exigeait de lui-même une sincérité sans faille, ce dont il était bien souvent incapable et qui le conduisait au final à l’abandon des œuvres. Abû Sa`îd lui dit : "Ne fais pas ça car la sincérité ne doit pas geler les actes. Persévère dans ton travail et fais de ton mieux pour réaliser la sincérité. Je ne t’ai nullement dit de cesser d’agir mais plutôt de mettre plus de cœur à ton travail." De même, Al-Fudayl dit : « L’abandon des œuvres à cause des gens relève de l’hypocrisie et leur accomplissement pour les gens relève de l’associationnisme. »

À suivre in shâ’a Allâh...

P.-S.

Extrait du chapitre 4 du livre L’intention et la sincérité

Notes

[1Sourate 99, Az-Zalzalah, La secousse, versets 6 et 7.

[2Sourate 4, An-Nisâ’, Les femmes, verset 40.

[3Sourate 18, Al-Kahf, La caverne, verset 110.

[4ahâdîth : pluriel de hadîth.

Répondre à cet article



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP |
© islamophile.org 1998 - 2019. Tous droits réservés.

Toute reproduction interdite (y compris sur internet), sauf avec notre accord explicite. Usage personnel autorisé.
Les opinions exprimées sur le site islamophile.org sont celles de leurs auteurs. Exprimées dans diverses langues étrangères, ces opinions sont mises à la portée des lecteurs francophones par nos soins, à des fins d'information, de connaissance et de respect mutuels entre les différentes cultures et religions du monde.