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Défense du dogme et de la loi de l’Islam contre les atteintes des orientalistes
Section : Les Sectes

La souplesse de la pensée musulmane... et l’attitude des dirigeants

dimanche 11 juillet 2004

L’Islam a accordé à ses disciples une très grande liberté intellectuelle. Les Musulmans ont fait usage de cette liberté sous de bons et de mauvais aspects.

Nous avons vu notamment comment ils avaient déplacé leur curiosité intellectuelle de la physique vers la métaphysique et de la réalité vers la fiction. Comme s’ils avaient senti que leur raison maîtrisait désormais le monde réel, et qu’elle pouvait dès lors s’intéresser à des questions hypothétiques, afin d’y apporter des jugements, qui sont, pour le moins qu’on puisse dire, absurdes.

Dans ce milieu ambiant qui s’étendait de manière illimitée et inconditionnelle, il fallut que les divergences apparaissent, que foisonnent les écoles de pensée et que se diversifient les passions.

Lorsque je contemple l’Histoire de l’Islam au cours des siècles passés, lorsque je médite la série d’opinions et de passions qui se sont répandues dans le grand monde musulman, je reste consterné, me demandant : Est-ce ainsi que la liberté intellectuelle se transorme en anarchie ?

On aurait dit que la Terre d’Islam n’avait plus de maître, chacun allant du sien, disant ce qu’il voulait et prêchant ce qu’il voulait.

A la même époque, les autres religions suivaient-elles la même voie ?

Certainement pas... Lorsque les Hispaniques pénétrèrent en Andalousie, ils n’y laissèrent aucun Musulman, aucun Juif, aucun Orthodoxe, aucun Protestant, ni aucune autre doctrine religieuse pouvant traverser l’esprit, sans l’avoir teintée de la seule doctrine catholique !

Ne plaise à Dieu que je me mette à exiger des représentants de l’Islam qu’ils prennent exemple sur ces dispositions fondées sur le meurtre et l’extermination. Je reste néanmoins surpris par cette étonnante froideur qui engourdit les détenteurs de l’autorité, au point qu’ils pouvaient voir circuler dans la masse populaire des dizaines d’opinions, sans se soucier ni peu ni prou de la tournure que pourraient prendre les événements. A croire, comme je le fais parfois, que la division de la Communauté était voulue et programmée !

J’ai dernièrement été interpellé à ce propos, à l’époque de la réunification de l’Égypte et de la Syrie, par une vingtaine d’étudiants venus du Djebel Druze poursuivre leurs études à Al-Azhar. Ce à quoi on aurait dû s’attendre, c’était que la direction d’Al-Azhar saisisse cette occasion pour donner à ces jeunes étudiants une formation islamique conforme à la doctrine sunnite, afin qu’ils retournent ensuite chez eux en tant qu’ambassadeurs de paix et de réconciliation.

Mais ce qui s’est passé, hélas, c’était que personne n’avait accordé la moindre attention à cette délégation. Nul ne s’était suffisamment occupé de ces étudiants. La délégation est donc repartie sans que personne n’ait remarqué leur départ ni même leur arrivée !

Par cette attitude, Al-Azhar s’aligne sur les froids sentiments traditionnels qui, au cours de l’Histoire, ont dominé les dirigeants et les dirigés à l’égard des différentes doctrines. Al-Azhar ne fait ainsi que cristalliser les divergences doctrinales, et ce, sur son propre terrain.

Dans une seule contrée comme la Syrie par exemple, on trouve ainsi des `Alawites, des Yazîdites, des Druzes, des Sunnites et des Shî`ites. Je ne suis pas ennemi de la liberté d’opinion, mais je suis ennemi des divergences qui provoquent la scission et pérennisent les divisions après les avoir créées.

Il y avait mille manières de faire en sorte que le Moyen-Orient soit plus proche, qu’il ne l’est aujourd’hui, d’une conscience et d’un objectif uniques, si seulement l’Islam avait bénéficié au cours du Moyen-Âge de dirigeants meilleurs.

Lorsque je regarde le monde contemporain [1], je vois en Kennedy, le Président des Etats-Unis, un tableau complet de la vie occidentale, de ses idéaux, de sa pensée et de ses sentiments. Et je vois en Khrouchtchev une image précise de la vie communiste, de ses objectifs et de ses moyens. Les deux hommes ont été choisis par leurs peuples respectifs pour servir un système et pour défendre un principe : ils ont été élus à la fonction qui est la leur car ils étaient plus aptes que quiconque à porter cette responsabilité.

Les Musulmans agissaient de la sorte à l’époque de nos pieux prédécesseurs. Mais lorsque l’autorité fut corrompue, leurs contrées devinrent la cible de toutes les bizarreries : des rois qui s’emparaient soudainement du pouvoir et des despotes qui usurpaient l’autorité publique. La fin des uns et des autres était d’asseoir leur pouvoir temporel par tous les moyens. Ils ne se souciaient donc ni de légalité ni de sincérité. Ils ne se préocuppaient ni du parcours du message islamique ni du renforcement des liens inter-communautaires par les préceptes et les cultes de l’Islam.

Ce fut de bonne heure que la prédication se sépara de l’État, préparant ainsi le terrain à des divergences aiguës.

Le Sheikh Muhammad `Abduh écrit :

« Les raisons pour lesquelles les divergences et les conflits sont encore aussi ancrés sont : l’étendue de l’ignorance, le sectarisme d’un certain nombre de dignitaires religieux, qui ne vivent que du prestige inspiré par les écoles de pensée auxquelles ils se rattachent, et le soutien prodigué à ces derniers par les princes et les sultans qui se servent d’eux pour soumettre le peuple et empêcher toute libération intellectuelle de la Communauté.

Car en attirant vers eux les savants religieux, les dirigeants peuvent plus facilement imposer leur despotisme et agir comme ils l’entendent, en se corrompant eux-mêmes et en semant la corruption.

Si les savants de la Communauté s’accordent pour dire que la vérité est ceci, en témoigne cela, le dirigeant est contraint d’obtempérer et de suivre l’avis des savants. Et lorsque l’élite de la nation s’unit, le peuple fait de même. C’est là l’unique moyen d’empêcher le totalitarisme des dirigeants.

La religion ordonne de supprimer les divisions et les conflits et de se cramponner à la corde de l’union. C’est le sens de ces versets : « Et cramponnez-vous tous ensemble à la Corde de Dieu et ne soyez pas divisés. » [2] ; « Et ne vous disputez pas, sinon vous fléchiriez. » [3] C’est également le sens du hadith du Prophète : « Ne redevenez pas, après ma mort, des mécréants qui s’entretuent. » [4]

Mais nous avons enfreint tous ces textes ; nous nous sommes disputés et divisés ; nous nous sommes combattus au nom de la religion, car nous n’étions pas de la même école de pensée ; chaque groupe a fait preuve de sectarisme pour sa doctrine, prenant en inimitié le restant de ses frères musulmans qui n’adhéraient pas à ses vues, et prétendant qu’en agissant de la sorte, il se portait au secours de la religion, alors qu’en réalité, il ne faisait que la trahir puisqu’il s’activait à diviser l’unité musulmane. Voici un Sunnite qui combat un Shî`ite ; voici un Shî`ite qui déclare la guerre à un Abâdite ; voici un Shâfi`ite qui s’allie aux Tatars contre un Hanafite ; voici un Hanafite qui assimile les Shâfi`ites aux dhimmis.

Puis des imitateurs du Khalaf sont venus combattre ceux qui s’en tiennent à la voie du Salaf [5].

Ont-ils reçu un ordre d’agir ainsi, de la part de Dieu ou de Son Messager, ou encore des savantissimes Imâms ? Non, bien évidemment...

En arborant ces dispositions d’inimitié et de conflit, ils déviaient de fait du droit chemin, et poursuivaient leur route sur les traces du diable. »

P.-S.

Traduit de l’arabe du livre de Sheikh Muhammad Al-Ghazâlî, Difâ` `an Al-`Aqîdah Wash-Sharî`ah didd Matâ`in Al-Mustashriqîn, éditions Nahdat Misr, deuxième édition, janvier 1997.

Notes

[1Sheikh Al-Ghazâlî a rédigé son livre Défense du dogme et de la loi de l’Islam contre les atteintes des orientalistes au début des années 1960. NdT

[2Sourate 3 intitulée la Famille d’Amram, Âl `Imrân, verset 103.

[3Sourate 8 intitulée le Butin, Al-Anfâl, verset 46.

[4Hadith rapporté par Al-Bukhârî, Muslim, At-Tirmidhî, Abû Dâwûd, An-Nasâ’î et Ibn Mâjah.

[5Le Khalaf désigne les générations postérieures de Musulmans, tandis que le Salaf désigne les générations antérieures. NdT

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